Justice

Procès de Saïd Bouteflika en Algérie : pour l’avocat du général Toufik, « le verdict aurait pu être pire »

Saïd Bouteflika, le frère et conseiller de l'ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika, en mai 2017 dans un bureau de vote (image d'illustration).

Saïd Bouteflika, le frère et conseiller de l'ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika, en mai 2017 dans un bureau de vote (image d'illustration). © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Au lendemain des peines de 15 à 20 ans de prison prononcées par le tribunal militaire de Blida contre Saïd Bouteflika et six autres prévenus, l'avocat de l'un de ces derniers, en l'occurrence le général « Toufik », ancien chef tout-puissant des renseignements, décrypte pour Jeune Afrique ce procès historique qui s'est tenu à huis clos.

Quatre des sept accusés – Saïd Bouteflika, le frère et conseiller de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, les généraux Mohamed Mediène dit « Toufik » et Athmane Tartag dit « Bachir », ainsi que Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (les trois autres étant le général Khaled Nezzar, le fils de ce dernier, ainsi que Farid Benhamdine, gérant de la Société algérienne de pharmacie) – auraient tenté d’organiser une transition dirigée par l’ancien président de la République Liamine Zéroual.

Trois réunions secrètes ont eu lieu à cet effet. Une première entre Saïd Bouteflika et le général Toufik, puis une deuxième à laquelle s’est jointe Louisa Hanoune. Sollicité par Toufik, Liamine Zéroual est venu le 30 mars à Alger – depuis Batna, où il réside – , mais a fermement décliné l’offre de revenir provisoirement au pouvoir.

Officiellement inculpés pour « complot contre l’État » et « complot contre l’autorité de l’armée », les prévenus ont en réalité été condamnés pour avoir tenté de destituer le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, même si cela n’a pas été reconnu explicitement lors du procès, estime l’avocat de Mohamed Mediène, Me Farouk Ksentini – pour qui « l’instruction a été menée correctement » et « le verdict est satisfaisant », même s’il n’exclut pas de faire appel. Son client considère quant à lui avoir payé pour avoir demandé à ses services, en 2013, d’enquêter sur des affaires de corruption impliquant le clan du président déchu.

Jeune Afrique : En tant qu’avocat du général Toufik, quelle impression ce procès vous a-t-il laissé ?

Me Farouk Ksentini : Ce procès a été très difficile parce que les inculpations, ainsi que les articles du Code de justice militaire et du Code pénal, sur la base desquels ont été poursuivis les accusés, sont très lourds et peuvent aller jusqu’à la peine de mort. Cela étant, l’instruction a été menée correctement.

Sur le plan de l’information, tout a été parfaitement maîtrisé, pour un procès unique en son genre. Il s’agissait de déterminer l’objet des trois réunions. Les prévenus ont fermement soutenu que leur but était de s’entendre sur le nom d’une personnalité susceptible d’être proposée pour succéder, de manière légale et à la fin de son mandat, au président Abdelaziz Bouteflika.

Les réunions ont été enregistrées à l’insu de Saïd, Toufik et Hanoune, car elles se sont tenues dans des lieux appartenant à la présidence

Des noms ont été proposés [notamment ceux des anciens chefs de gouvernement Ali Benflis et Ahmed Benbitour] et tout le monde a convenu que l’ex-président de la République Liamine Zéroual pouvait faire l’affaire. Le général Toufik a alors pris rendez-vous avec celui-ci pour lui notifier cette décision. Après avoir accepté le principe, le président Zéroual a décliné l’offre, prétextant un état de santé défaillant.

Il se trouve que ces réunions ont été enregistrées à l’insu de Saïd Bouteflika, Toufik et Louisa Hanoune, car elles se sont tenues dans des lieux appartenant à la présidence de la République. Par la suite, on a accusé les protagonistes d’avoir comploté et essayé de destituer le vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah. Ce que ceux-ci nient catégoriquement.

Le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah.

Le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah. © AP/SIPA

Le nom du général Gaïd Salah a-t-il été cité durant le procès ?

Non. Il a simplement été question d’atteinte à l’autorité de l’armée, mais tout le monde a compris qu’il s’agissait de lui. Les accusés ont certifié que sa destitution n’était pas l’objet des réunions, qui ont uniquement abordé la grave crise que traverse le pays.

Vous attendiez-vous à un tel verdict ?

Je redoutais la peine de mort. Finalement, j’ai été surpris quand le ministère public a requis vingt ans de prison. Honnêtement, le verdict est satisfaisant, car il aurait pu être pire.

Allez-vous faire appel de cette sentence ?

Je pense que le collectif de défense du général Toufik va introduire un appel, après une réunion de concertation aujourd’hui [jeudi] avec notre client.

Votre demande a-t-elle des chances d’aboutir ?

Elle peut être infirmée ou modifiée par la juridiction d’appel du tribunal militaire. Mais il faut se battre jusqu’à la dernière cartouche.

Trouvez-vous les chefs d’inculpation conformes aux faits reprochés ?

Pas du tout. Il a été apporté une qualification erronée aux faits incriminés.

Pensez-vous que le contexte actuel y soit pour quelque chose ?

C’est très difficile à dire. Dans notre pays, la justice se trompe souvent dans les qualifications apportées aux faits incriminés. Ça n’a rien d’exceptionnel, bien que ce procès le soit.

Avez-vous le sentiment que ce procès a été mené de façon expéditive ?

Oui, relativement. Même si pour nous, avocats, il nous est difficile de nous plaindre de la vitesse de la justice, parce que nous passons notre temps à décrier aussi sa lenteur.

Le général Mohamed Mediène - dit Toufik - et le président Abdelaziz Bouteflika, à la une du Jeune Afrique n° 2862.

Le général Mohamed Mediène - dit Toufik - et le président Abdelaziz Bouteflika, à la une du Jeune Afrique n° 2862. © JA

Zéroual aurait pu dire si les rencontres avaient un caractère subversif, ou si c’était des concertations purement politiques

Pour la première fois, le général Toufik s’est départi de son silence, et a donné sa version des faits concernant son limogeage en septembre 2015 – qui a conduit, selon lui, à son incarcération puis à sa condamnation. Pourquoi l’avoir fait aujourd’hui ?

Parce que le contexte actuel est caractérisé par une lutte contre la corruption et les oligarques. En faisant cette déclaration, il a voulu démontrer que ses services ont été les premiers à ouvrir les dossiers relatifs à la corruption, dont celui de l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil.

Le général Athmane Tartag n’a pas souhaité être présent lors de son procès, tandis que Saïd Bouteflika a refusé de répondre aux questions du magistrat en charge de l’audience. Pour quelles raisons ?

Je ne connais pas les motifs du refus de Tartag de comparaître devant le tribunal militaire. Sa défense n’a pas apporté de clarifications à ce sujet. Quant à Saïd Bouteflika, il a soutenu que différentes pièces ont été versées tardivement au dossier judiciaire, dont sa défense n’a pas pu prendre connaissance en temps utile. De ce fait, il a estimé que ses droits n’avaient pas été respectés.

De quelles pièces s’agit-il ?

Je ne connais pas leur nature, car il n’en a pas parlé explicitement durant l’audience. Mais c’est la raison qui l’a poussé à ne pas répondre aux questions du juge, puis à quitter le tribunal.

Quel rôle Athmane Targag a-t-il joué ?

D’après le dossier judiciaire, il s’est occupé de préparer la salle où ont eu lieu les réunions, et de procéder à l’enregistrement des discussions. Tartag a ensuite remis lesdits enregistrements aux autorités de police.

Pensez-vous que le témoignage de l’ex-président Zéroual aurait été déterminant pour lever davantage le voile sur cette affaire ?

Honnêtement, je ne sais pas ce qu’il aurait pu dire. Mais comme il était proche des faits examinés, il aurait pu donner sa version sur ces rencontres, et dire si elles avaient un caractère subversif, ou si c’était des concertations purement politiques.

En quelle qualité le général Toufik a-t-il assisté à ces réunions autour de la succession de Bouteflika, n’étant plus en poste depuis 2015 ? Le magistrat lui a-t-il posé la question ?

Non, mais j’ai quand même répondu, dans ma plaidoirie, que c’était en sa qualité d’autorité morale ayant une expérience de la politique et des hommes depuis vingt-cinq ans.

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