Electricité

Énergie – Madagascar : des pistes pour sortir la Jirama du gouffre financier

Réservé aux abonnés | | Par - à Antananarivo
Mis à jour le 26 septembre 2019 à 18h14
Des électriciens de la Jirama.

Des électriciens de la Jirama. © Crédit : Jirama

La compagnie nationale d’eau et d’électricité de Madagascar est un véritable gouffre financier pour l’État malgache, selon une récente étude de la Banque mondiale. Pour retrouver l’équilibre, en plus de lutter contre les pertes techniques et le vol, les autorités devront mettre à contribution les principaux clients et les fournisseurs d’énergie.

On savait la Jirama mal en point. On sait maintenant à quel point. Dans une étude remarquée, la Banque mondiale, en collaboration avec les cabinets Mazars et Castalia, a rendu public, mardi 24 septembre, son chiffrage de la situation financière catastrophique de la compagnie nationale d’eau et d’électricité. La dette de l’entreprise publique est une « bombe à retardement » qu’il est urgent de désamorcer, estime même Jan Kappen, expert énergie à la Banque mondiale. Les auteurs du rapport préconisent une série de pistes, et plaident notamment pour que les entreprises clientes et les fournisseurs participent davantage.

La cause de ces déboires financiers est connue. En dix ans, alors que le coût de production a augmenté de 70 % en termes réels, le tarif hors inflation facturé par la Jirama a baissé de 25 %. L’entreprise vend, très largement, à perte. En 2018, la Jirama vendait le kilowatt/heure à 12 centimes d’euro, pour un coût de production de 24 centimes d’euro.

Situation inquiétante

Conséquence, la compagnie a essuyé une perte opérationnelle de 70 millions d’euros en 2019, tout en engloutissant une subvention étatique de 76 millions. Au 30 juin dernier, elle affichait une dette cumulée de 412 millions d’euros, dont 95 % d’arriérés de court terme – les plus coûteux, à un taux moyen de 12,5 %. « Et cela va empirer si l’on ne fait rien », prévient Gianmarco Servetti, du cabinet Castalia.

D’un point de vue financier, la Jirama est un grand trou

À titre de comparaison, en 2019, l’État malgache dispose d’un budget d’environ 2 milliards d’euros, pour un PIB de 10 milliards. « D’un point de vue financier, la Jirama est un grand trou », résume de son côté Albert Ravelojaona, directeur général par intérim de la Jirama. Un diagnostic confirmé par le ministre de l’Énergie, Vonjy Andriamanga, qui qualifie la situation de « sérieuse, pour ne pas dire inquiétante ».

Tarifs trop favorables aux industriels

Pour remédier à la situation, les experts de la Banque mondiale proposent d’en finir avec les tarifs démesurément bas accordés à certains gros clients industriels. Selon le chiffrage de la Banque mondiale, certaines entreprises ne payent que 0,05 centimes d’euro du kilowattheure. Si aucune entreprise n’est citée, le rapport pointe les principaux secteurs concernés, dont l’agroalimentaire et le textile.

« Nous ne toucherons pas aux ménages. En revanche, je suis d’accord pour augmenter les tarifs pour les industriels », commente Albert Ravelojaona, directeur général par intérim de la Jirama. « Nous négocierons avec ces entreprises, et je pense qu’elles seront d’accord, à condition que la qualité de service soit parfaite. »

Autre piste évoquée par la Banque mondiale, la renégociation de la quarantaine de contrats des IPP, les Independent Power Providers, qui exploitent des centrales thermiques et revendent l’électricité à la Jirama, laquelle l’achemine vers les clients finaux. « Les termes actuels de ces contrats constituent la principale cause de la grande difficulté de la société », accuse même le ministre de l’Énergie, Vonjy Andriamanga.

Négociations avec les producteurs indépendants

En cause, notamment, une part de coût fixe imposée par les IPP à la Jirama, représentant la bagatelle de 10 millions d’euros par mois sur l’ensemble des contrats. Selon l’étude, si Jirama renégocie bien ces contrats, l’économie réalisée pourrait atteindre 46 millions d’euros par an sur la période 2020-2030.

Les discussions ont en fait commencé depuis fin février 2019, mais « n’ont pas beaucoup avancé », reconnaît Benjamin Memmi, directeur général de Jovena, filiale d’Axian, le groupe de Hassanein Hiridjee. L’entreprise, qui affiche une capacité de production de 76 MW, est l’un des quatre principaux acteurs indépendants du pays, aux côtés du turc Aksaf (60MW), de l’américain Symbion Power (40MW) et d’Enelec (76MW, groupe Filatex).

« Nous avons proposé un chiffre en forte baisse, et en coût complet, conformément aux attentes des autorités [sans partie fixe, ndlr]. Mais il subsiste un écart entre les propositions faites et les attentes du gouvernement », regrette le directeur général de Jovena, qui souligne par ailleurs que l’accord doit passer par un plan d’apurement des arriérés. Pas moins de dix-huit mois d’impayés pour sa seule entreprise, Jovena, soit un total d’environ 55 millions d’euros, assure Benjamin Memmi.

Vonjy Andriamanga, lui, se montre plus optimiste. « Pour les quatre principaux fournisseurs, nous sommes proches d’un nouvel accord, moyennant un petit effort supplémentaire de leur part », veut croire le ministre.

Optimisme affiché du gouvernement

La Banque mondiale propose également de travailler à une baisse du coût du carburant, de développer un meilleur service client, de lutter contre les pertes techniques et non techniques – et notamment les raccordements illégaux. Sur ces segments, la Jirama pourrait économiser jusqu’à 88 millions d’euros par an entre 2020 et 2030.

Enfin, à long terme, les barrages hydroélectriques en projet – dont les deux plus gros, Sahofika (192MW) et Volobe (120MW) -, devraient produire à un coût moindre, de l’ordre de 10 centimes d’euro/ KW.

Reste maintenant à mettre en œuvre concrètement ces pistes d’économies. Albert Ravelojaona se veut optimiste. « J’y crois ! », lance le directeur général par intérim. « En plus des autres mesures, l’État nous a donné une licence pour importer nous-même le carburant. Nous allons poursuivre l’hybridation en solaire de 45 centrales thermiques, nous accélérons la pose de compteurs intelligents… »

Même confiance affichée du côté du gouvernement. « Nous doublerons la production électrique et créerons plus de 500 000 branchements en 5 ans, soit autant de clients supplémentaires. L’État a aussi pris la décision ferme de régulariser ses propres factures. Étant données toutes ces pistes concrètes, dans de multiples domaines, je reste extrêmement optimiste », insiste Vonjy Andriamanga. Et là où, dans le meilleur des cas, la Banque mondiale fixe un retour à l’équilibre à l’horizon 2023, le ministre de l’Énergie renchérit : « Nous nous fixons fin 2021 ». Rendez-vous est pris.

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