Politique

Bénin : guerre de tranchées au sein des FCBE, le parti de Thomas Boni Yayi

L’ancien président du Bénin Thomas Boni Yayi, en 2012.

L’ancien président du Bénin Thomas Boni Yayi, en 2012. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Les Forces cauris pour un Bénin émergent sont en crise. Le virulent débat qui déchire le parti de l’ancien président Thomas Boni Yayi, autour d’un récépissé remis par le ministère de l’Intérieur, révèle des divergences profondes au sein de l’une des principales formations d’opposition, entre partisans d’une approche maximaliste et tenants d’une stratégie pragmatique.

La brutalité des mots employés dit à elle seule la profondeur de la crise que traverse le parti. Les uns pointent des « traîtres », les autres des « opportunistes » ou des « profiteurs ». À l’origine de ces noms d’oiseaux qui s’échangent, par conférence de presse et messages Facebook interposés, entre les principaux cadres des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), ce qui pourrait sembler n’être qu’un simple différend administratif : la remise par le ministère de l’Intérieur d’un récépissé reconnaissant l’existence du parti.

Le récépissé de la discorde

L’épisode révèle cependant la lutte qui se joue en interne entre deux tendances, l’une souhaitant maintenir le cap d’une opposition ferme au président Patrice Talon, l’autre semblant clairement vouloir saisir l’offre de dialogue mise en avant par le chef de l’État. La querelle, qui couvait en coulisses depuis plusieurs semaines, a éclaté vendredi 20 septembre, à la faveur de la publication au Journal officiel d’un récépissé reconnaissant l’existence légale des FCBE.

La polémique peut sembler paradoxale, puisque c’est l’absence de ce fameux document – devenu obligatoire depuis la mise en place de la Charte des partis politiques – , qui avait servi d’argument au gouvernement pour justifier l’exclusion des FCBE et de l’ensemble des partis se réclamant de l’opposition lors du scrutin législatif du 28 avril dernier. Un scrutin qui a débouché sans surprise sur une Assemblée entièrement acquise à Patrice Talon, et ouvert une crise politique dont le pays peine à sortir.

Si les couteaux sont sortis si rapidement de leurs fourreaux, c’est que, pour obtenir ce récépissé de la discorde, l’ancien ministre Paul Hounkpé et Théophile Yarou, secrétaire exécutif national adjoint du parti, ont cédé aux « suggestions » du ministère de l’Intérieur : en l’occurrence, exclure de la direction du parti ceux qui, sous le coup de poursuites judiciaires au Bénin, se trouvent actuellement à l’étranger. Parmi eux, notamment, deux anciens ministres de Thomas Boni Yayi : Komi Koutché, Simplice Codjo et Valentin Djenontin.

Dès dimanche, plusieurs des cadres du parti ont organisé une conférence de presse au cours de laquelle ils ont accusé Hounkpé et Yarou d’être des « traîtres », pour être passés outre les consignes du bureau exécutif, qui étaient de ne rien céder sur les exigences formulées par le ministère.

Boni Yayi sort du silence

Dans le même temps, Thomas Boni Yayi, le président d’honneur de la formation – pourtant avare en déclaration depuis qu’il a pu quitter sa résidence de Cotonou, il y a deux mois – a publié une mise au point, assurant n’avoir été « associé ni de loin ni de près à aucune étape de ce processus ou de ce deal, alors que les statuts de notre parti l’exigent dès lors que ce processus concerne une orientation de fond ».

L’ancien président béninois, qui évoque « une démarche visant à affaiblir la résistance que mène l’opposition à laquelle appartiennent les FCBE », lance par ailleurs un appel « à l’union et à la solidarité afin d’éviter le virus de la division ».

Le pouvoir, qui a tenté de nous détruire par la force, utilise cette affaire de récépissé pour nous diviser

« Lors des rencontres que nous avons eues au ministère [de l’Intérieur], il nous avait été dit que nous n’obtiendrions le récépissé que si un certain nombre de nos camarades étaient exclus de la direction. Nous avions décidé, en accord avec le président d’honneur [Thomas Boni Yayi], de ne pas céder à ce chantage et de n’exclure personne », assure à Jeune Afrique Nourénou Atchadé, porte-parole des FCBE.

« Cette exclusion ne repose sur aucune loi, sur aucun texte », estime-t-il encore, avant de remettre en cause le principe même, pour les FCBE, de devoir se soumettre à cette procédure. « Les FCBE existent déjà. On ne va pas rebaptiser un enfant qui l’a déjà été une fois ! »

« C’est de la forfaiture, renchérit Eugène Azatassou, membre du bureau politique du parti. Le pouvoir, qui a tenté de nous détruire par la force, utilise désormais une manière détournée. Ils se servent de cette affaire de récépissé pour nous diviser. »

Un « sacrifice nécessaire » ?

Vertement mis en cause, Théophile Yarou, le secrétaire exécutif national adjoint, récuse les accusations de traîtrise dont il est la cible. « Ce sont des profiteurs, des opportunistes, qui nous traitent aujourd’hui de traîtres ! », attaque-t-il, tout en assurant qu’il « présentera [ses] excuses au président Boni Yayi pour cette polémique malheureuse ».

Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Nos échanges étaient clairs : pour que le parti existe légalement, il faut un récépissé

Sur le fond, il maintient sa ligne. « J’assume », martèle l’ancien ministre de la Défense de Boni Yayi, qui considère que l’exclusion des cadres en exil était un « sacrifice nécessaire ». « C’était la seule manière pour que le parti, qui n’avait plus d’existence juridique, continue à peser. C’est un acte désintéressé, qui a été pensé dans l’intérêt du collectif. »

Accusé d’avoir instrumentalisé les procédures administratives pour attiser les divisions au sein du parti de l’ancien président béninois, Sacca Lafia, le ministre de l’Intérieur réfute, brandissant un strict respect des textes – Charte des partis et Code électoral.

« Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Nos échanges étaient clairs : pour que le parti existe légalement, il faut un récépissé, explique-t-il à Jeune Afrique. Or, pour l’obtenir, il fallait verser au dossier un certain nombre de documents, dont des certificats de nationalité et des extraits de casiers judiciaires de moins de trois mois. Ce que les cadres qui sont actuellement hors du pays ne peuvent fournir. »

Des documents que les principaux intéressés ne peuvent effectivement plus obtenir depuis… un arrêté du ministre de l’Intérieur du 22 juillet dernier interdisant formellement aux services consulaires de les leur délivrer. « Ce sont des gens qui doivent répondre devant la justice et s’y refusent. Ils ne peuvent pas réclamer dans le même temps des documents officiels », justifie le ministre.

Divergences stratégiques

Près d’une semaine après que la polémique a éclaté publiquement, la guerre de position qui se joue au sein du parti perdure. Sur fond de divergence stratégique profonde entre, d’un côté, les partisans de la « résistance », opposition radicale et sans concession à Patrice Talon, et ceux qui prônent une approche « pragmatique ».

Paul Hounkpé, devenu secrétaire exécutif des FCBE après l’exclusion de Valentin Djènontin, actuellement exilé en France, assure qu’il n’y a « pas de division » et affirme pouvoir compter sur la base militante. Eugène Azatassou, qui revendique également l’adhésion de la base, brandit pour sa part la menace de sanctions contre « ceux qui cherchent à détruire le parti ».

Du côté de la majorité, chacun garde pour le moment un silence prudent.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte