Environnement

Le Gabon, bon élève de l’économie verte ?

Une forêt gabonaise.

Une forêt gabonaise. © Axel Rouvin

Le Gabon devrait recevoir un financement du Fonds norvégien de 136 millions d'euros d'ici 2025 l’encourageant à ne pas déforester. Le pays, recouvert à plus de 80% de forêts, mérite-t-il vraiment sa réputation internationale de « bon élève » en matière d’environnement ?

« Pour la première fois, les efforts d’un pays d’Afrique sont valorisés dans un contrat de dix ans pour la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre due à la déforestation et à la dégradation, et pour l’absorption du dioxyde de carbone par ses forêts naturelles », indique un communiqué de l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (CAFI), organisme lancé par l’ONU qui rassemble des pays de la région et des bailleurs de fonds occidentaux.

Libreville pourrait en effet recevoir jusqu’à 150 millions de dollars (136 millions d’euros) d’ici 2025 à travers des décaissements progressifs de la Norvège à travers le fonds CAFI, à condition que le Gabon respecte ses engagements pour la maîtrise de son taux d’émission de CO2 et respecte les prérequis de la Convention onusienne sur les changements climatiques (CCNUCC).

Le pays devrait recevoir de l’argent s’il réussit à moins déforester sur la période 2016-2025, en comparaison à la période 2006-2015.

10 dollars la tonne de CO2

« Chaque tonne de réduction de CO2 a une valeur de 10 dollars », explique-t-on à la CAFI, après l’accord « historique » avec le Gabon, annoncé le 22 septembre à New York, lors du sommet Action climat 2019, à l’appel du Secrétaire général des Nations unies.

Le Gabon, où l’agriculture est peu développée, possède 10% de la superficie forestière de l’Afrique, selon des chiffres gouvernementaux. La forêt a également été préservée du fait que la majorité de la population vit en ville, sur 1% du territoire national.

Le Gabon s’est engagé à préserver environ 98% de sa forêt tropicale et à réduire de 50% ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2025

Dans les mois à venir, avant le premier décaissement, la CAFI devra déjà s’assurer que le Gabon a bien réduit son taux de CO2 rejeté dans l’atmosphère depuis 2016.

350 millions de tonnes de CO2 en moins

Recouvert à 88% de forêts (soit 23,6 millions d’hectares), le pays d’Afrique centrale possède un taux de déforestation net particulièrement faible : 0,05% (soit 59 406 hectares par an pour la période 2010-2015), selon les chiffres transmis par la CAFI.

« Le Gabon a déjà réduit ses émissions de 350 millions de tonnes de CO2 en 15 ans. En 2001, on exploitait 3,5 millions de mètres cubes de bois. Aujourd’hui, on est à 1,5 million », indique le ministre de la Forêt Lee White, joint par Jeune Afrique. Libreville est-il donc un modèle de conservation et gestion durable de ses ressources ?

Politique volontariste

« Le Gabon s’est engagé à prendre des mesures qui permettront de préserver environ 98% de sa forêt tropicale et de réduire de 50 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2025 », indique déjà le communiqué de presse du Gabon en marge du sommet à New York.

Depuis plusieurs années, le Gabon a souvent été volontariste dans la mise en place d’une gestion plus durable de ses ressources en signant par exemple, en 1993, son premier Code de l’environnement. Avant d’adopter, huit ans plus tard, un nouveau Code forestier rendant obligatoire la gestion durable de la forêt. Le pays possède par ailleurs 13 parcs nationaux, qui couvrent 11% de son territoire, et 20 aires marines protégées.

Enfin, les autorités gabonaises interdisent l’export de grumes, limitant ainsi la coupe de bois, et ont récemment renforcé la traçabilité du bois avec le système « Tracer » pour s’assurer de la provenance des grumes depuis la forêt jusqu’à la zone économique spéciale de Nkok.

Corruption et trafics persistants

Mais surtout, Libreville a demandé à toutes les sociétés forestières présentes sur son territoire de se conformer au Forest Stewardship Council (FSC), un label qui encourage une gestion plus durable de la forêt, d’ici 2022.

Mais le Gabon le sait : le secteur de l’environnement n’échappe pas à la mauvaise gouvernance et des efforts restent à fournir en matière de gestion des ressources et de lutte contre les diverses formes de trafics.

On a assisté au massacre des éléphants dans le parc de Minkebe

« Rien qu’en ce qui concerne les parcs nationaux, il y a un problème entre les sommes englouties et la réalité sur le terrain : par exemple, on a assisté au massacre des éléphants dans le parc de Minkebe » – où 25 000 pachydermes ont été décimés, selon un inventaire des chercheurs gabonais publié en 2017 dans la revue Current Biology – juge Marc Ona, président de l’ONG environnementaliste Brainforest.

Ce défenseur de l’environnement a même demandé à Lee White, nommé en juin, un audit de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), le ministre étant lui-même ancien directeur de l’agence.

Littoral sous surveillance

En ce qui concerne les aires marines protégées, toutes n’ont pas encore de plan de gestion, fait-on savoir en interne, même si elles sont inscrites au Vessel Monitoring System (VSM) qui permet d’identifier les bateaux qui tenteraient d’y pénétrer.

Des dizaines de milliards de FCFA de manque à gagner pour l’État gabonais

Quant au secteur forestier, les défenseurs affirment qu’il reste miné par des pratiques de corruption. En mars, l’ONG Environmental Investigation Agency avait d’ailleurs publié une vidéo filmée en caméra cachée montrant un représentant d’une société d’exploitation forestière asiatique affirmant avoir donné de l’argent à des autorités pour s’attirer leurs faveurs.

L’ONG Conservation Justice, qui lutte contre le trafic de bois au Gabon, estime quant à elle que si le blanchiment de bois et l’exploitation forestière illégale prenaient fin, l’État pourrait gagner « des dizaines de milliards de FCFA annuellement ».

Une forêt encore exploitée par le braconnage

Récemment, le pays a été éclaboussé par une affaire de trafic de bois précieux. Des milliers de mètres cubes de l’essence kevazingo ont été découverts en février et mars au port d’Owendo, prêts à être exportés illégalement.

Pour lutter contre ce fléau, Lee White dit avoir mis en place des « équipes mixtes, composées d’agents des douanes, des eaux et forêts, des parcs nationaux, ainsi que de gendarmes, afin de contrôler l’export des containers » et éviter la corruption des agents.

Aujourd’hui « tout bois exporté d’Owendo doit être accompagné par des documents pour prouver qu’il a été exploité légalement afin qu’aucune société ne puisse exporter sans prouver la traçabilité du bois », affirme le ministre, qui reconnaît qu’il est plus difficile de contrôler les produits du braconnage, les animaux ou l’ivoire, pouvant être plus facilement transportés que les grumes.

Vers une brigade d’élites anti-braconniers ?

Le Gabon ne peut donc pas prétendre être une référence en matière de gestion durable de l’environnement, mais il souhaite progresser. « Nous pouvons apprendre du Botswana dans la gestion des aires protégées et de la faune, de la Namibie pour la gestion communautaire, du Kenya pour la gestion entre les hommes et la faune dans les aires protégées, du Costa Rica pour la reforestation », explique le ministre de la Forêt.

Si les 150 millions de dollars parviennent à être décaissés, les autorités gabonaises prévoient d’en consacrer un tiers à une meilleure gestion forestière – avec par exemple la mise en place d’une brigade d’élites pour lutter contre l’exploitation illégale -, un tiers à la gestion des aires protégées, et un dernier tiers au management des communautés rurales.

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