Analyses

[Tribune] Présidentielle en Tunisie : le peuple est mort, vive le peuple !

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Professeur franco-tunisien de télécommunication dans plusieurs établissements universitaires en France, Tunisie et Russie, également directeur exécutif du développement international de Honoris Tunisie.

Un électeur plaçant son bulletin dans l'urne à La Marsa, près de Tunis, à l'occasion du premier tour de l'élection présidentielle, dimanche 15 septembre 2019 (image d'illustration).

Un électeur plaçant son bulletin dans l'urne à La Marsa, près de Tunis, à l'occasion du premier tour de l'élection présidentielle, dimanche 15 septembre 2019 (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Quel dur et amer réveil ! Nous sommes au lendemain des résultats du premier tour de la présidentielle et la gifle a été olympique. Les traces de celle-ci se voyaient aussi bien sur les visages des politiciens que sur les derrières des médias. Personne ne l'a sincèrement vu venir, excepté certains instituts de sondage.

Avant ce dimanche sombre pour les uns et lumineux pour les autres, beaucoup, tels des coqs, ronronnaient en trompette, confiants et arrogants. À commencer par l’oiseau rare des colombes, qui
battait fièrement des ailes, avec sa machine assurée par son parti… et la bénédiction divine !

De l’autre côté, les adversaires, destouriens, sahéliens, gauchistes et autres membres de la meute qui étouffaient l’espace public et privé, ont déconsidéré préalablement les deux outsiders, croyant qu’ils n’étaient que les artifices des sondages. Le peuple, lui, y voyait une opportunité en or, une arme inespérée. Il les a utilisés comme instruments de sa mutinerie, minutieusement orchestrée dans un silence assourdissant. Son objectif n’était pas de voir leurs programmes ou leurs représentants à la tête de l’État, mais plutôt d’avoir la tête des autres candidats.

Ce qu’il s’est passé par la suite était un vrai massacre. Une guérilla, comme aiment à dire les jeunes pour paraphraser le rappeur Soolking. Le sang, sans couleur, coulait à flot dans les rues, dans les cafés, sur les plateaux télé, sans pour autant que l’on décèle une blessure apparente. La honte submergeait l’élite désabusée. Le peuple, tel un mercenaire, l’a poignardée et achevée. Son triomphe dévoilé au grand jour, il évite sciemment de festoyer de façon ostentatoire, de crier publiquement victoire, exceptés quelques accomplis proches des deux candidats.

Meurtre via un suicide collectif

Les résultats, légitimes, méritaient sorties dans les rues et festivités. Pourtant, rien de tel ne s’est produit. Étrange tout de même, quand on sait que culturellement, on aime célébrer les victoires – par satisfaction, mais surtout par chmeta [sentiment de joie ostensible après l’échec ou la mort d’un adversaire ou d’une personne enviée ou détestée]. Pourquoi ? Comme une timidité qui cache un désarroi, une suspicion ou une culpabilité, encore une fois, l’ambiance d’un meurtre prémonitoire régnait.

Mathématiquement, c’était impossible aux deux finalistes, arriviste pour l’un, nouvel entrant pour l’autre, de faire long feu

Oui, il y a eu un meurtre via un suicide collectif. Un suicide emportant le passé pour donner naissance à un présent différent, inconnu et passionné. Le peuple a pris courageusement un risque, et ce risque était inespéré. Mathématiquement, scientifiquement et expérimentalement, c’était impossible aux deux finalistes, arriviste pour l’un, nouvel entrant pour l’autre, de faire long feu ! Peu de moyens pour l’un, pas moyen éthiquement pour l’autre. La conclusion rationnelle et le jugement hâtif étaient faits, le chapitre était clos. « Ils n’auront aucune chance ! Concentrons-nous sur les autres », plaidaient les communicants du système.

Yousseh Chahed au bureau de vote de La Marsa, près de Tunis, le dimanche 15 septembre 2019.

Yousseh Chahed au bureau de vote de La Marsa, près de Tunis, le dimanche 15 septembre 2019. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Gâchis

Le soir du 15 septembre, les résultats des élections étaient incisifs et tranchants. Beaucoup se sont faits humilier, pour ne pas dire couper la tête. Moncef Marzouki, qui avait été presque à égalité avec Béji Caïd Essebsi en 2014, se voit aujourd’hui avec un score qui frôle le ridicule. Une tache pour l’éternité.

Mehdi Jomâa croyait en son étoile, et avait refusé toutes les propositions de ralliement. Son score n’était pas loin d’un délégué syndical dans une entreprise du coin. Triste de voir un tel talent tué dans l’œuf. Quel gâchis !

Pères du léninisme, du marxisme et du sophisme en Tunisie, les gauchistes, éternels râleurs, se sont vu mettre à nu. Déshabillés loin du prisme médiatique qui gonflait artificiellement leurs poids.

Enfin, Youssef Chahed, triste chef du gouvernement, même en jouissant des moyens illimités de l’État – et peu scrupuleux de ne pas en user – , s’est mis dans un état grotesque !

Kaïs Saïed, vainqueur du premier tour de l'élection présidentielle tunisienne, mardi 17 septembre 2019 à Tunis.

Kaïs Saïed, vainqueur du premier tour de l'élection présidentielle tunisienne, mardi 17 septembre 2019 à Tunis. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Kaïs Saïed, candidat de la jeunesse

Mais bon Dieu, que s’est-il passé ? Je vous parle d’un temps que les plus de vingt ans ne peuvent pas connaître. La nouvelle génération qui a voté a massivement désavoué. Sans remords, elle a déboulonné un système ancestral sclérosé, dans l’espoir de réincarner un homme prodige inespéré. Comme brûler une terre pour laisser l’espace à de nouvelles pousses. Elle, contrairement aux adultes, n’a pas grands souvenirs ou séquelles de l’ère Ben Ali.

Les jeunes sont anarchistes par fait. En effet, ils ont grandi dans l’ère post-révolution, sans foi ni loi. Ce sont de gros consommateurs de médias digitaux, ouverts sur le monde virtuel, bourrés d’exemples, d’informations, de connaissances et d’outrance. Friands de mangas, d’émotions, atypiques et non conventionnels. Sentimentalement exigeants, aspirant à des rêves mondiaux et touchés par des personnes singulières, non alignées et non plates. Mais aussi jaloux de leur héritage musulman, loin de tout islamisme et dénués de fanatisme. Tout ce que Kaïs Saïed incarne, en plus de ressembler à Monsieur propre.

Saïed a claqué les portes – pourtant grande ouvertes – des médias les plus influents, où il faut habituellement supplier et casquer pour passer

Certes, on pourrait être d’accord sur le fait que l’offre répondrait à la demande, mais quid de la bataille livrée par le candidat Saïed ? Ce dernier a cassé tous les axiomes basiques d’une campagne électorale. Si tant est qu’il en fait une, c’est loin, très loin des règles usuelles. Bien au contraire, il a claqué les portes – pourtant grande ouvertes – des médias les plus influents, où il faut habituellement supplier et casquer pour passer.

Comment les choses se sont-elles donc déroulées ? Eh bien, aussi simple que cela puisse paraître, ce fut une campagne spontanée et virale d’une jeunesse consciente du potentiel des réseaux sociaux, sans pour autant avoir fréquenté « Freedom House ». Spontanée, très loin des lobbies politiques et sans aucune instrumentalisation.

Une affiche électorale du candidat Nabil Karoui, à Tunis.

Une affiche électorale du candidat Nabil Karoui, à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Qui va soutenir Nabil Karoui aujourd’hui ?

Mais comme un bonheur n’arrive jamais seul, il fallait un candidat sulfureux pour divertir l’attention dans un premier temps, et plus tard faire de lui le choix unique, logique, lucide et utile.

Nabil Karoui est quelqu’un de brillant, au sens propre comme au figuré. Sa posture de prisonnier politique semble ainsi avoir été bénéfique, électoralement parlant, comme si le scénario machiavélique de son incarcération l’avait servi. Mais qui va soutenir Nabil aujourd’hui ? Qui le fera sortir de prison, et pourquoi ?

Toutes les voix rationnelles pousseront, bon gré mal gré, vers Kaïs Saïed. D’abord parce qu’il est supposé intègre. Deuxièmement, parce que c’est un universitaire. Enfin, et surtout, car c’est le gendre des magistrats, un corps qui semble vouloir avoir son mot à dire dans le nouvel échiquier.

Le peuple est mort, vive le peuple !

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