Politique

Mali : « La CMA quitte le dialogue car IBK ouvre la porte à ceux qui rejettent l’accord de paix »

Patrouille de la Minusma dans la région de Kidal, en décembre 2016 (archives).

Patrouille de la Minusma dans la région de Kidal, en décembre 2016 (archives). © Sylvain Liechti/MINUSMA

La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) a annoncé mardi se retirer du « dialogue national inclusif ». Pour justifier ce retrait, Moussa Ag Attaher, le porte-parole des ex-rebelles, accuse le président malien de vouloir « revoir certaines dispositions de l’accord de paix » d’Alger, dont le groupe est signataire.

Après avoir suspendu leur participation aux comité de suivi de l’application de l’accord de paix, la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) a annoncé mardi son retrait du « dialogue nationale inclusif » initié par le président malien. Les anciens rebelles, qui administrent notamment depuis plusieurs années la ville de Kidal, reprochent au président malien de vouloir ouvrir la porte à une relecture de l’accord de paix signé en 2015 à Alger.

En cause, une phrase d’Ibrahim Boubacar Keïta, prononcée lors de son discours à la nation, le 22 septembre dernier : « Je tiens à réaffirmer l’attachement du gouvernement malien à cet accord, quitte à en discuter certaines dispositions. L’essentiel étant d’en conserver l’esprit. » De fait, la question revient avec instance dans la bouche de plusieurs associations maliennes et partis politiques, notamment lors des débats organisés et retransmis par la chaîne Africable, réputée proche du pouvoir.

Moussa Ag Attaher, porte-parole de la CMA, revient pour Jeune Afrique sur les raisons qui ont conduit les chefs du groupe armé à se retirer du dialogue national et à  suspendre leur participation au comité de suivi de l’accord de paix à Kidal. Il répond également aux attaques portées par le président nigérien Mahamadou Issoufou, qui dénonce la mainmise qu’exerce la CMA sur Kidal, qu’il a notamment qualifié de « sanctuaire du terrorisme », dans un entretien qu’il avait accordé à Jeune Afrique en août dernier. Une inquiétude exprimée également par plusieurs de ses pairs lors du sommet de la Cedeao à Ouagadougou, le 14 septembre.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous suspendu votre participation aux travaux du dialogue national inclusif ?

Moussa Ag Attaher : L’accord de paix et le dialogue sont étroitement liés. Nous venons de finir l’atelier de validation des termes de références du dialogue national inclusif et sommes en train de préparer le déroulement futur de ce dialogue. Et, à notre grande surprise, le président Ibrahim Boubacar Keïta affirme dans son discours à la nation qu’il est possible de revoir certaines dispositions de l’accord.

Nous pensons qu’il y a problème. À la veille du dialogue national inclusif, IBK a ouvert la porte à tous ceux qui ne jurent que par le rejet ou la relecture de l’accord de paix, qui veulent mettre à mal certaines dispositions de cet accord. Nous n’allons pas participer à un dialogue qui aboutira à démonter l’accord de paix, même s’il ne s’agit que de certaines de ses dispositions. Toutes les dispositions de l’accord de paix sont primordiales pour nous et leurs mises en application est notre priorité pour parvenir à un Mali nouveau et en paix.

Des règles ont cependant été inscrites dans l’accord, qui permettent des modifications… 

L’article 65 de l’accord est sans ambiguïté là-dessus. Il stipule que les dispositions de l’accord et ses annexes « ne peuvent être modifiées qu’avec le consentement express de toutes les parties signataires du présent Accord et après avis du comité de suivi ». Cette disposition, pour nous, ferme la brèche ouverte par le président IBK.

Tiébilé Dramé est le principal artisan de l’échec du comité de suivi de l’accord de paix à Kidal

LA CMA a également suspendu sa participation au comité de suivi de l’accord de paix. Pourquoi ?  

Effectivement. Suite à l’annulation de la réunion du comité de suivi de l’accord qui était prévue le 17 septembre, une décision unilatérale du gouvernement, nous nous sommes posés beaucoup des questions sur l’agenda réel du gouvernement.

Cette réunion de Kidal allait montrer aux ambassadeurs et aux autres participants du comité de suivi que rien n’empêche le retour des services sociaux de base, de l’administration et du redéploiement de l’armée reconstituée.

Par ailleurs, depuis des mois, le ministre des Affaires étrangère, Tiébilé Dramé, se focalise exclusivement sur Kidal, pour en parler négativement. Et quand l’occasion s’offre à lui de s’y rendre, il active tous ses réseaux pour faire échouer la rencontre. Nous avons des preuves qu’à Kidal, il est le principal artisan de l’échec du comité de suivi de l’accord de paix.

Des casques bleus du Burkina aux abords de Tombouctou, en juillet 2013 (photo d'illustration).

Des casques bleus du Burkina aux abords de Tombouctou, en juillet 2013 (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Pourquoi le gouverneur et le président de l’autorité intérimaire de Tombouctou, tous deux membres de la CMA, ne sont-ils pas parvenus à prévenir la vague de violences intercommunautaires qui a frappé la ville ? 

D’abord, il faut insister sur le fait que ce qu’il se passe à Tombouctou ne se passe pas à Kidal. La situation à Tombouctou nous préoccupe beaucoup. Il s’agit d’une crise entre communautés qui peut rapidement contaminer d’autres régions, car elle est provoquée par l’absence et la faillite de l’État en général.

À Tombouctou, il y a un gouverneur, et il y a une zone de défense dirigée par des hauts gradés de l’armée malienne – avec tous les matériels et tout le commandement nécessaire. Pourtant, la région est instable. Et il est déplorable que l’armée ait pris position en faveur d’une communauté par rapport à une autre.

Nous déplorons des morts au sein de la communauté arabe, des civils qui essayaient de fuir les affrontement et qui ont été la cible de soldats maliens. Nous attendons que les auteurs de ces tirs sur des enfants soient sanctionnés.

Le président du Conseil régional de Tombouctou réclame le retour dans sa ville des ex-combattants du Mécanisme opérationnel de coordination (MOC). Comment la CMA, dont certains combattants étaient intégrés au MOC, voit-elle cette option ?   

La question du redéploiement des ex-combattants du MOC est claire dans l’accord. Après leur formation, l’ensemble des éléments du MOC doivent être redéployés dans la région d’où ils venaient pour sécuriser la suite du processus DDR [désarmement-démobilisation-réinsertion] et l’installation des autorités intérimaires. Il n’y a aucune ambiguïté sur ce point. Nous demandons donc que cela soit respecté scrupuleusement par le gouvernement.

En ce qui concerne la sécurité dans la ville de Tombouctou, je pense qu’il faut une stratégie nouvelle et un nouveau commandement.

Le président Mahamadou Issoufou, lors du sommet de la Cedeao à Ouagadougou, le 14 septembre 2019.

Le président Mahamadou Issoufou, lors du sommet de la Cedeao à Ouagadougou, le 14 septembre 2019. © DR / CG5 Sahel

Les sorties médiatiques des autorités de Niamey visent à créer un trouble entre les parties signataires de l’accord de paix

Le président nigérien a affirmé que Kidal est « un sanctuaire pour les terroristes ». Que lui répondez-vous ?

Selon ce que j’ai pu lire dans la presse, Niamey accuse essentiellement le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), qui est membre de la CMA. Depuis que nous avons signé l’accord de paix, nous sommes clairs dans ce que nous faisons. Il n’y a aucune preuve de ces accusations.

À Kidal les forces de l’armée française de l’opération Barkhane et des casques bleus de la Minusma sont déployés. Ils ont l’œil sur tout ce qui bouge. Là où Barkhane et la Minusma n’ont pas déceler d’accointance entre nos mouvements et les terroristes, il est hasardeux pour quelqu’un à Niamey de parler de collusion entre un mouvement membre de la CMA et un groupe terroriste. Les sorties médiatiques des autorités de Niamey visent à créer un trouble entre les parties signataires de l’accord de paix, au moment où les parties maliennes doivent unir leur force dans un cadre serein.

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