Société

Conquête spatiale : la stratégie des Émirats pour devenir le nouveau leader du monde arabe

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Mis à jour le 25 septembre 2019 à 13h18
Hazza Al Mansoori, astronaute émirien de 35 ans.

Hazza Al Mansoori, astronaute émirien de 35 ans. © Jon Gambrell/AP/SIPA

En envoyant leur premier astronaute dans l’espace, les Émirats arabes unis veulent montrer qu’ils comptent désormais dans ce domaine. Nouvelle puissance spatiale arabe, ils entendent envoyer une mission non habitée sur Mars l’année prochaine.

On l’a vu braver le froid glacial de l’hiver russe. Se sangler à une chaise qui simule les effets de la gravité. Se familiariser avec la fusée Soyouz, qui décollera du cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, le 25 septembre. Aux Émirats arabes unis, Hazza Al Mansoori, ce jeune pilote émirien de 35 ans qui rejoindra mercredi la station spatiale internationale aux côtés de l’astronaute de la NASA Jessica Meir et du Russe Oleg Skripochka, est devenu un véritable héros.

Ces derniers mois, les médias locaux n’ont rien perdu des faits et gestes de celui qui va faire entrer les Émirats, pétromonarchie aux immenses ressources, dans l’histoire légendaire de la conquête spatiale – il le fera cependant simplement en tant que passager, Abou Dhabi ayant acheté (pour un montant non précisé) sa place dans le vaisseau Soyouz, en vertu d’un accord avec l’agence spatiale russe Roscosmos.

« C’est un grand moment de fierté pour notre pays », se réjouit Mohammed Al Ahbabi, le directeur de l’agence spatiale émirienne. « Cela montre que nous avons fait beaucoup de chemin en un très court laps de temps », ajoute-t-il, louant « un leadership visionnaire ». Car si les Émirats ont, depuis la fin des années 90, des activités dans le secteur des satellites de télécommunications, c’est seulement depuis 2014, date de la création de leur agence spatiale nationale, qu’ils affirment une nette ambition.

Une mission sur Mars pour 2020 ?

L’année dernière, ils lançaient leur premier satellite 100 % fait maison, KhalifaSat, depuis le Japon. Cette année, ils envoient un astronaute dans l’espace. Le clou du spectacle devant être, en juillet 2020, le départ de leur propre mission d’exploration pour Mars, sur laquelle des ingénieurs planchent depuis 2015 au sein du Mohammed Bin Rashid Center, bras opérationnel des ambitions spatiales émiriennes, situé à Dubaï.

« Nous voulons étudier l’atmosphère de Mars et tenter de comprendre pourquoi elle ne possède plus d’eau », explique Mohammed Al Ahbabi. « Nous partagerons les résultats avec tout le monde ». Quant à l’extravagant projet évoqué d’établir une colonie sur Mars en 2117, le directeur balaie la question d’un revers de la main, et concède : « ce n’est pas pour demain ».

Selon lui, se doter d’un programme spatial est essentiel pour inspirer la nouvelle génération. « Nous vivons dans une région très compliquée. Il est important d’apporter de l’espoir et d’ouvrir de nouveaux horizons ». Cours d’astronomie à l’école, stages pour enfants, bourses, centres de recherche : le gouvernement ne ménage pas ses efforts. « Pour l’instant, nous ne faisons pas d’argent », reconnaît le directeur, pour qui « l’aventure spatiale est toujours coûteuse et risquée ».

Diversifier une économie trop dépendante du pétrole

Un pari à long terme : les Émirats misent sur la recherche et l’innovation pour diversifier une économie trop dépendante du pétrole. Le pays s’est récemment doté d’un cadre réglementaire unique, qui lui permettra, selon lui, de se démarquer. « Comme nous sommes partis de zéro, nous avons pu nous tourner vers le futur, et notamment le tourisme spatial ». L’agence étudie, avec Virgin Galactic, la possibilité d’utiliser un aéroport à l’intérieur du pays.

Florence Gaillard-Sborowsky, chargée des questions spatiales auprès de la Fondation pour la recherche stratégique, se dit fascinée par les ambitions spatiales des Émirats. Pour autant, elle estime qu’il ne faut pas surestimer la portée de ces avancées. « Nous sommes encore dans les prémisses. La prochaine décennie nous permettra de prendre la mesure de ces ambitions. Pour l’instant, le pays reste encore dépendant des autres pour l’accès à l’espace. Or, un facteur clé de la puissance spatiale, c’est le développement d’un lanceur national. Je ne les ai pas entendus évoquer ce sujet ».

Symbole et prestige

Florence Gaillard-Sborowsky rappelle par ailleurs que l’espace a toujours été une affaire de symbole et de prestige, ainsi qu’un puissant outil de communication politique. Les Émirats n’ont pas hésité à abondement s’en servir, publiant par exemple, en juillet de cette année, un publi-reportage détaillant leurs activités spatiales dans le magazine des musées Smithsonian. Un message adressé à l’étranger, mais surtout aux pays de la région, estime Florence Gaillard-Sborowsky : « Les Émirats veulent apparaître comme un fer de lance de la civilisation arabe et se profiler comme les leaders régionaux dans le domaine ».

Hazza Al Mansoori emboîte ainsi le pas aux deux seuls astronautes arabes, respectivement saoudien et syrien, à avoir défié les lois de la gravitation au milieu des années 80. Cette année, la pétromonarchie a également été à l’initiative de la création de l’Arab Group Space Cooperation, qui veut favoriser la coopération dans le domaine spatial et se doter d’un satellite d’observation commun. Un vieux projet qui remonte aux années soixante, mais qui s’est toujours heurté aux rivalités intra-arabes. L’Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, l’Égypte, l’Algérie, le Maroc, la Jordanie, le Liban, le Soudan et le Koweït en font partie.

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