Histoire

Sénégal : quand les confréries musulmanes obligent les historiens à revoir leur copie

Des pèlerins font la queue pour entrer la Grande Mosquée de Touba.

Des pèlerins font la queue pour entrer la Grande Mosquée de Touba. © Ben Curtis/AP/Sipa

La parution des cinq premiers volumes de « L’Histoire générale du Sénégal », en juillet, a suscité le mécontentement des principales confréries sénégalaises. À tel point que l’un des volumes va être retiré de la vente et « corrigé » par les historiens en charge du projet.

Quelques semaines seulement après la parution des premiers volumes du titanesque projet de réécriture de l’histoire du Sénégal, l’ouvrage a provoqué un tollé au sein des très puissantes confréries musulmanes sénégalaises. L’ampleur de la polémique a été telle que le responsable du projet, l’universitaire et ancien ministre de l’Éducation nationale Iba Der Thiam, a dû faire son mea culpa et a accepté de revoir sa copie. Au risque de créer un précédent dangereux pour les libertés académiques, s’inquiètent certaines voix au sein de la communauté scientifique.

« Il y a des erreurs chronologiques, des erreurs hiérarchiques, des erreurs factuelles. Beaucoup de contre-vérités et d’incohérences », égrène Baye Imam Niang, responsable de la communication de Rawdu-r Rayâhîn, une structure mouride en charge des questions scientifiques et de la vulgarisation de l’islam.

Parmi les points qui ont particulièrement crispé à Touba, la ville sainte du mouridisme, la traduction de Khadimou Rassoul, « nom de mission » du fondateur de la confrérie, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. « Le nom « Khadimou Rassoul » a été traduit par « esclave du prophète » au lieu de « serviteur du prophète ». Cela dévoie la mission du Cheikh, car notre religion ne permet pas de parler de quelqu’un comme étant l’esclave de quelqu’un d’autre », dénonce Baye Imam Niang.

L’ouvrage a également provoqué une levée de boucliers chez les niassènes, très influente branche de la confrérie tidiane. En cause ? L’évocation d’El Hadj Abdoulaye Niasse, le fondateur de la branche des niassènes, présenté comme étant « de l’école d’El Hadj Malick Sy », un sage tidiane, laissant ainsi penser que le premier fut le disciple du second.

« Cela peut en effet laisser à penser que le premier a été l’élève du second, alors que celui-ci est plus jeune de onze ans », reconnaît El Hadj Ibrahima Ndao, secrétaire général du comité de pilotage de L’Histoire générale du Sénégal. « L’idée était d’évoquer une convergence de pensée, une vision commune de l’islam, et non une quelconque hiérarchie. Il y a eu une grande incompréhension autour du terme « école » », précise-t-il.

Jamra obtient gain de cause au nom des confréries

Pour tenter d’éteindre la polémique, le professeur Iba Der Thiam a fait appel aux services du très médiatique Mame Mactar Guèye, vice-président de l’ONG islamique Jamra. Ce dernier s’est fait le porte-voix de différentes confréries heurtées par les « approximations » de l’ouvrage, jusqu’à obtenir gain de cause.

« Il y a eu des erreurs dans le volume qui traite de la période 1817-1914. Il sera retiré de la vente et corrigé », garantit El Hadj Ibrahima Ndao. « Mais il ne faut pas remettre en question tout le travail apporté à la rédaction de L’Histoire générale du Sénégal ! Sur les cinq volumes publiés, un seul est contesté », nuance-t-il.

Compte tenu de la sensibilité de la chose religieuse, il fallait s’attendre à ce que les différentes confréries aient leur mot à dire

« Iba Der Thiam a montré toute sa disponibilité pour recevoir des membres de la communauté mouride, qui vont lui soumettre leur propre version des faits », explique Mame Mactar Guèye. Et s’il se félicite de « l’esprit d’ouverture » du comité de pilotage, qui a accepté de « corriger » le volume, le vice-président de Jamra insiste cependant sur le fait que « sur 27 28 pages rédigées en cinq ans, il n’y a que trois ou quatre paragraphes qui ont fait l’objet de contestations ».

« Compte tenu de la sensibilité de la chose religieuse, il fallait s’attendre à ce que les différentes confréries aient leur mot à dire », souligne Mame Mactar Guèye, qui estime que la rédaction de ces ouvrages historiques « n’est pas la chasse gardée des historiens, mais une œuvre nationale et collective ».

Une polémique en germe dès la naissance du projet

Pour Bakary Sambe, spécialiste des religions à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et directeur du Timbuktu Institute, « cette lecture très religieuse de la question historique ne vient pas de nulle part ».  Selon le chercheur, elle était en germe dans la méthodologie même du projet, qui propose une version « décolonisée » de l’histoire du pays. À trop vouloir reconstruire ce sentiment de fierté nationale, les intellectuels sénégalais ont-ils perdu en neutralité ? Pour Bakary Sambe, « cette tentative de réappropriation de l’Histoire à partir de notre propre perception a emporté les universitaires dans la passion d’une vision nationaliste et fantasmée du religieux. Aujourd’hui, nous nous retrouvons piégés dans nos propres contradictions. »

En d’autres termes, le monde académique aurait trop tendance à porter aux nues les héros religieux, sans forcément conserver la distance nécessaire.

De quoi laisser augurer de polémiques futures. Une controverse existe en effet, par exemple, entre historiens et religieux sur le rôle de Cheikh Ahmadou Bamba pendant la Première Guerre mondiale. Pour les premiers, le chef religieux aurait activement participé à grossir les rangs des tirailleurs sénégalais, mobilisant un certain nombre de ses fidèles pour le compte des Français.

Pour les autorités religieuses mourides, au contraire, le marabout « n’aurait jamais envoyé des êtres humains à la guerre : les fidèles envoyés se sont portés volontaires ». Une différence d’appréciation à mettre sur le compte de l’origine coloniale de certaines sources, selon El Hadj Ibrahima Ndao.

Le risque d’instaurer un précédent

« Il est vrai que nous nous sommes basés principalement sur les archives nationales, dont beaucoup datent de l’époque coloniale. Nous devons davantage les confronter aux récits des familles sénégalaises », promet le comité d’écriture du projet : « Les archives donnent un résultat brut, qui manque parfois de nuances. Les témoignages des proches de ceux qui ont vécu cette histoire nous apportent ces nuances. »

Les sources historiques des confréries, principalement issues d’une transmission orale séculaire, viendraient ainsi compléter le travail des historiens. Au risque d’empiéter sur les prérogatives des chercheurs ? « La construction de l’État post-colonial sénégalais s’est faite en mêlant l’imaginaire national à l’imaginaire religieux », décrypte Bakary Sambe. « La commission a manqué de rigueur, reconnaît toutefois le chercheur. Mais certains en profitent pour jeter l’anathème sur toute approche scientifique et académique du fait religieux. Ce qui pourrait constituer un précédent dangereux pour des libertés académiques déjà menacées. »

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