Sécurité

Mali : à Tombouctou, les habitants assistent depuis des mois à une montée des tensions

Des enfants jouent au monument de la Paix, Tombouctou, août 2019.

Des enfants jouent au monument de la Paix, Tombouctou, août 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

La ville aux 333 Saints est, à nouveau, dans la tourmente. Des violences intercommunautaires meurtrières ont éclaté jeudi et l’arrivée de groupes armés aux abords de Tombouctou fait craindre une escalade. Une montée des tensions que les habitants avaient vu venir depuis plusieurs mois.

Tout un symbole. C’est au pied du monument de la Paix de Tombouctou que les tirs d’armes automatiques ont crépité jeudi 19 septembre au matin. Ce qui n’était au départ qu’une brouille entre jeunes s’est transformée, en quelques heures, en un affrontement intercommunautaire armé qui a coûté la vie à trois personnes, dont deux enfants.

Retour sur les deux jours qui ont mis le feux aux poudres, alors que la tension montait depuis plusieurs mois déjà.

Mercredi 18 septembre, des jeunes, majoritairement issus de la communauté songhaï de Tombouctou, érigent un barrage sur la principale voie d’accès à la ville.  Ils veulent protester contre l’enlèvement de deux des leurs dans des circonstances encore floues.

Des jeunes de la communauté arabe arrivent alors armés, décidés à démanteler les barricades. En face, on refuse. Le groupe d’assaillants se met alors à tirer, faisant au moins quatre blessés. Les violences se propagent ensuite dans la ville. L’armée, tente de s’interposer. Elle aurait alors essuyé des tirs, avant de répliquer.

Échanges de tirs

Dans l’après-midi, « l’armée malienne a tiré sur la voiture de mon frère, les tirs ont tué deux petits garçons de 9 et 11 ans et leur sœur de 13 ans a reçu une balle dans le cou », a affirmé à Jeune Afrique Abdallahi Ould Ghoula, l’oncle des deux enfants tués.

Un convoi de l'armée malienne roule à travers le sable dans le désert entre Gao et Anefis, en juillet 2013 (photo d'illustration).

Un convoi de l'armée malienne roule à travers le sable dans le désert entre Gao et Anefis, en juillet 2013 (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

L’armée, qui a confirmé la mort des deux enfants, victimes, selon elle, de balles perdues. « Nous avons reçu des tirs venant de cette voiture et nous avons riposté. Il y a eu, malheureusement, la mort de deux enfants qui se trouvaient dans la voiture », a affirmé une source militaire malienne à Tombouctou. Une accusation que réfute Abdallahi Ould Ghoula, qui affirme qu’aucune arme n’a été trouvée dans le véhicule.

Plusieurs maisons ont par ailleurs été incendiées, dont celle d’un notable de la communauté arabe, Tahar Ould Elhadj, vice-président de l’Autorité intérimaire de Tombouctou, qui avait été ex-filtré juste avant par les militaires maliens. Les Forces armées maliennes et les casques bleus de la Minusma ont assuré la sécurité aux alentours, jusque tard dans la nuit, des commerces tenus par des membres de la communauté arabe.

Tandis que des familles de la communauté arabe commençaient à fuir la ville, craignant d’être ciblées par les manifestants, des jeunes de cette communauté ont pris position aux abords des entrées de Tombouctou. Des combattants de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), stationnés à Ber, à environ 60 km de là, et des combattants de la Plateforme, basés pour leur part à Léré, à l’ouest de Tombouctou, ont alors fait route vers la ville.

« Les combattants des mouvements armés arrivent de partout et sont à la porte de la ville. Face à l’incapacité de l’armée à protéger les populations, nous sommes obligés de faire rentrer les combattants des mouvements pour assurer la sécurité de la population », a déclaré à Jeune Afrique Boubacar Ould Hamadi, président du Conseil régional de Tombouctou.

« Nous sommes à 5 km de Tombouctou. Si la situation se calme, nous n’interviendrons pas, mais si il y a d’autres agressions contre la population, nous ne pourrons plus maîtriser nos combattants qui veulent rentrer dans la ville », avait averti, jeudi soir, Moulaye Régani, leader du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA, membre de la CMA).

Des casques bleus du Burkina aux abords de Tombouctou, en juillet 2013 (photo d'illustration).

Des casques bleus du Burkina aux abords de Tombouctou, en juillet 2013 (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Joint par Jeune Afrique vendredi, Alhadj Sarmoye, un jeune leader de la communauté arabe qui se trouvait à l’extérieur de la ville a affirmé que « dès que toutes les forces seront réunies, nous passeront à l’offensive », soulignant cependant que « les casques bleus suédois de la Minusma nous en  empêchent et affirment que des discussions sont en cours ».

Des tensions qui montaient depuis des mois

Cette situation n’est une surprise pour personne dans la ville. D’un côté, les actes de banditisme et les assassinats ciblés alimentent la tension entre les communautés depuis plusieurs mois ; et de l’autre, la faiblesse de l’État dans la région nourrit la défiance vis-à-vis de « Bamako ».

À la fin du mois d’août déjà, les habitants de Tombouctou s’inquiétaient de l’insécurité grandissante. « Il est devenu très difficile de circuler, dans la ville aussi bien qu’à l’extérieur », racontait alors Aboubacrine Cissé, chauffeur pour une ONG locale, à Jeune Afrique. 

Assis avec quelques amis devant la boutique de l’un d’eux, où ils ont l’habitude de partager le thé chaque après-midi, Aboubacrine Cissé doutait ouvertement de la capacité des Forces armées maliennes à assurer la sécurité dans la ville.

« Les militaires qui patrouillent viennent du sud du pays. Ils ne connaissent même pas leur chemin dans les rues de la ville, alors à plus forte raison, ils ne savent pas qui sont les voleurs ou les gens armés qui commettent des crimes ici », assurait le jeune homme.

Des enfants malien dans les rues de Tombouctou en février 2013 (photo d'illustration).

Des enfants malien dans les rues de Tombouctou en février 2013 (photo d'illustration). © Jerome Delay/AP/Sipa

Pour lui, c’était déjà à l’époque une certitude : « La sécurité ne peut être assurée que par des officiers autochtones, qui connaissent les gens, les familles et pour lesquels la ville n’a aucun secret ».

Entre deux gorgées de thé brûlant, le groupe d’amis évoquait le vol d’un véhicule du Comité internationale de la croix rouge (CICR), mi-août, ou encore celui, quelques jours plus tard, d’un véhicule de la protection civile.

Fossé entre les communautés

Et au fil de la discussion, signe de l’ampleur du fossé qui se creuse entre les communautés, les accusations ne tardaient pas à se faire sur des bases ethniques. « À chaque fois que le véhicule d’un Arabe ou d’un Touareg est volé, il est finalement rapporté à son propriétaire quelques jours plus tard… Mais quand ce sont nous, les Noirs, qui sommes victimes de vol, on ne revoit jamais plus le véhicule ! », se plaignait alors Mahamane Maiga, membre de la communauté songhai.

« C’est parce que nous, à chaque fois qu’une de nos voiture est volée, on n’attend pas l’État pour aller la rechercher ! On poursuit le voleur nous-même et on ramène notre voiture », affirmait, bravache, Ibrahim Ould Ali, un commerçant membre de la communauté arabe de Tombouctou.

Paranoïa

Les voleurs de voitures se sont constitués en une véritable mafia qui fait régner la terreur. Beaucoup ont aujourd’hui peur de les dénoncer craignant de violentes représailles.

Une série d’assassinats a contribué à entretenir la peur. En 2018, des hommes armés non identifiés ont tué, en plein jour, quatre personnes. Parmi les victimes, Setar Ould Mohamed, l’un des membres du Collège transitoire de la région de Tombouctou – l’instance mise en place dans le cadre du processus de décentralisation.

Quelques mois plus tard, c’est un ancien guide touristique qui est tombé sous les balles d’agresseurs qui, comme à chaque fois, ont pu prendre la fuite dans le désert sans avoir été identifiés.

Chez les notables de la ville, la paranoïa est palpable. « Je ne suis au courant de rien. Je vis dans la ville et je subis, comme tout le monde ici, ce qu’il se passe. Mais je préfère ne pas commenter la situation », glisse ainsi Abderrahmane Ben Essayouti, l’imam de la grande mosquée Djingarey Ber

En 2016, celui qui avait choisi de rester durant l’occupation de la ville par les groupes jihadistes, se félicitait de la reconstruction des mausolées détruits en 2012. « La ville retrouve sa dignité et renoue progressivement avec son glorieux passé », déclarait-il alors, optimiste.

Renaissance culturelle

De fait, sept ans après la fin de l’occupation jihadiste, si la situation sécuritaire se dégrade, Tombouctou n’en est pas moins en phase de reconstruction. « Après la restauration des mausolées, les habitants de Tombouctou reprennent peu à peu leur habitude de venir se recueillir aux mausolées », assure Moussa Arby.

Mausolée de Ben Amar au cimetière des 3 saints, Tombouctou, août 2019.

Mausolée de Ben Amar au cimetière des 3 saints, Tombouctou, août 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

La cinquantaine altière dans son grand boubou bleu, il s’est donné pour mission, chaque vendredi, de se rendre au mausolée de Cheikh Sidi Ahmed Ben Amar Arragadi, au cimetière des Trois Saints. « Je viens faire des prières sur la tombe de ce saint et nettoyer sa tombe », explique-t-il d’une voix douce devant le mausolée restauré qui avait été transformé en un tas de pierres par les jihadistes.

Tous les chantiers n’avancent pas à la même vitesse. Si les mausolées détruits ont été reconstruits dès 2016, le monument à la gloire du génie de la ville, Al Farouk, cavalier tout de blanc vêtu, détruit par les jihadistes en 2012, est toujours en chantier.

Monument Alfarouk, le cavalier blanc, Tombouctou, août 2019.

Monument Alfarouk, le cavalier blanc, Tombouctou, août 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

L’Institut de hautes études et des recherches islamique Ahmed Baba (IHERIAB), sept ans après la destruction partielle de plusieurs manuscrits anciens par les jihadistes, a repris ses activités. Et affiche sa volonté d’accueillir des chercheurs venus du monde entier. « Depuis le début de cette année, nous accueillons une dizaine d’étudiants qui se spécialisent dans les techniques de numérisation », se félicite Mohamed Diaghayaté, directeur de l’institut, qui met en avant les projets innovants amorcés.

Mohamed Diaghayaté, directeur de l'IHERIAB montrant un manuscrit numérisé, août 2019.

Mohamed Diaghayaté, directeur de l'IHERIAB montrant un manuscrit numérisé, août 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

« Nous avons 40 000 manuscrits dans cet institut et travaillons sur un projet de numérisation de haute qualité de ceux-ci pour que les chercheurs qui ne peuvent pas venir à Tombouctou puissent accéder à l’ouvrage via internet », explique-t-il. Un moyen également de trouver des sources de financement : « Nous allons donner la possibilité aux chercheurs d’acheter les pages qui les intéressent ».

Mais là encore, le climat sécuritaire est un frein à la renaissance de l’institut. Les manuscrits qui avaient été ex-filtrés vers Bamako en 2012 lors de l’occupation jihadiste ne sont toujours pas de retour à Tombouctou.

Des liens économiques ténus avec Bamako

Signe des temps, en lieu et place de l’ancienne prison pour femmes, on trouve aujourd’hui un distributeur automatique de la Banque malienne de solidarité (BMS). L’ancien commissariat islamique est pour sa part redevenu le siège régional de la BMS. Quant à l’équipe de football, elle s’entraîne désormais sur un gazon synthétique financé par un programme de la FIFA.

Une équipe de football s'entraîne sur le stade de Tombouctou, au mois d'août 2019.

Une équipe de football s'entraîne sur le stade de Tombouctou, au mois d'août 2019. © Baba Ahmed pour JA

Le marché de la ville est bien garni. Mais, comme en 2012, tout ce qui se vend à Tombouctou vient de Mauritanie ou d’Algérie. La faute, notamment, au mauvais état des routes entre le nord et le sud du pays.

Les prix obtenus par les commerçants expliquent aussi ce phénomène. « Chaque jour, il y a au moins cinquante camions remplis de marchandises qui quittent l’Algérie pour le nord du Mali », explique Mohamed Ould Ousmane, un commerçant de la ville.

Certains produits sont moins chers à Tombouctou qu’à Bamako, en particulier l’essence. Elle est vendue à 550 F CFA le litre à Tombouctou, quand elle est à 700 F CFA le litre à Bamako. Les matériaux de constructions, en provenance directe d’Algérie, sont également moins chers que dans la capitale.

L’occupation reste dans tous les esprits

Près de sept ans après, les souvenirs de l’occupation n’en restent pas moins vivaces. « La police islamique faisait des patrouilles pour s’assurer que les femmes étaient toutes voilées. Les hommes devaient porter des pantalons coupés au-dessus des chevilles. Ils avaient également interdiction de se raser la barbe. Un homme et une femme qui n’étaient pas mariés n’avaient pas le droit de discuter, ni de se promener ensemble dans la rue », se rappelle un jeune de la ville qui, même six ans après la reprise de Tombouctou par les armées malienne et française, requiert l’anonymat de peur des conséquences que pourraient avoir ce simple témoignage.

« L’alcool, la musique, le football… Tout cela était bien sûr banni. Et pendant les heures de prière du vendredi, les commerçants devaient fermer boutique. Les jihadistes exigeaient également aux agriculteurs et éleveurs de payer le zakat [impôt], pour nourrir leurs troupes », détaille-t-il.

Et pour les contrevenants, les sanctions appliquées par les tribunaux islamiques, chargés aussi bien de juger les crimes et délits que de trancher les différends d’héritage, allaient des coups de fouet à la peine de mort, en passant par les amputations.

Un groupe de prédicateurs Dawa dans une rue de Tombouctou, août 2019.

Un groupe de prédicateurs Dawa dans une rue de Tombouctou, août 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Et le retour dans les rues de la ville de prêcheurs de la secte Dawa fait craindre le pire à certains. C’est auprès des adeptes de cette secte originaire du Pakistan, avec laquelle Iyad Ag Ghali a également entretenu des liens que se serait notamment « radicalisé » le chef jihadiste Amadou Koufa.

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