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Cet article est issu du dossier «Tunisie : Zine el Abidine Ben Ali, du coup d'État médical de 1987 à l'exil en Arabie saoudite»

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Politique

Les Tunisiens mitigés après l’annonce du décès de Ben Ali : « Ni regrets, ni esprit de vengeance »

Zine el-Abidine Ben Ali et sa femme Leila , en 2009.

Zine el-Abidine Ben Ali et sa femme Leila , en 2009. © ALFRED DE MONTESQUIOU/AP/SIPA

Les réactions au décès en Arabie saoudite de Zine El Abidine Ben Ali, l’ex-chef de l’État tunisien chassé du pouvoir par la révolution de 2011, sont contrastées, entre les regrets des anciens opposants que les poursuites engagées contre l’ancien président n’aient pas été menées à leur terme, et les nostalgiques de son régime qui saluent la disparition d’un homme d’État.

Le décès du président déchu Ben Ali suscite peu d’émotion dans les rues de Tunis. Dans des cafés, les radios et télévisions sont branchées en boucle sur les chaînes d’information continu, mais les élections en cours dans le pays prennent beaucoup plus de place sur les écrans et dans les esprits que cette nouvelle. En exil en Arabie Saoudite depuis le 14 janvier 2011, il était sorti des radars. Cette date a d’ailleurs été choisie pour marquer les cérémonies officielles de la révolution. Seules les dernières photos diffusés par ses proches au mariage de sa fille, avaient fait le buzz et suscité plus de commentaires sur son physique que sur le fond.

On le disait malade et, depuis quelques jours, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, avait ouvert la porte à son retour sur le territoire tunisien. Une option à laquelle les Tunisiens ne sont pas tous favorables.

L’heure du bilan

« Si son corps est ramené ici, ses détracteurs risquent de saccager son tombeau », prédit l’un d’eux. « Le gouvernement ne doit pas envisager cette option en pleines élections, ça risque de poser trop de problèmes », s’inquiète un autre. En attendant une décision de sa famille, qui pourrait choisir de l’inhumer à la Mecque, l’heure est au bilan. « Zaba (surnom donné par les tunisiens à l’ancien chef de l’État)) est mort… vive la Tunisie libre et démocratique », écrit par exemple l’universitaire Nizar Kerkeni.

« Ni regrets, ni esprit de vengeance »

« C’est un président au passé très mitigé qui a commis énormément de violations », commente Messaoud Romdhani, ex-opposant au sein de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. « Il représente un passé très mouvementé de l’Histoire de la Tunisie, c’est une leçon pour ceux qui vont gouverner, car du temps de Ben Ali on a connu moins de culture, d’éducation, mais plus de corruption et de problèmes ».

Beaucoup auraient préféré que Zine El Abidine Ben Ali s’explique sur les agissements de son régime

Celui qui a été victime du harcèlement policier sous son régime, lorsqu’il était porte-parole du comité de soutien des habitants du bassin minier durant la révolte de 2008, assure toutefois ne pas garder de rancune : « Ni regrets, ni esprit de vengeance ». Pour lui, une page a été tournée, « bien qu’une certaine amertume et des souvenirs cauchemardesques puissent subsister ».

Beaucoup auraient préféré que Zine El Abidine Ben Ali s’explique sur les agissements de son régime dans le cadre du processus de justice transitionnelle qui a finalement avorté. C’est le cas de Samir Dilou, cadre d’Ennahdha – mouvement réprimé sous Ben Ali avant sa légalisation à la suite de la révolution – et ex-ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitionnelle sous la Troïka.

« Chaque perte d’âme humaine est un moment de compassion pour la famille et de deuil personnel, mais c’est tout de même un gâchis d’avoir quitté cette vie sans demander pardon à ses victimes. Chez nous, on dit que la mort met fin aux différents, il fait désormais partie du passé et plus de l’avenir de la Tunisie ». Il appelle à ne pas politiser la question de ses funérailles et de l’éventuel rapatriement du corps de l’ancien président. 

La tristesse des nostalgiques

D’autres, plus nostalgiques, louent encore régulièrement les qualités du président déchu. Le retour à l’ordre passé a d’ailleurs fait le sel d’Abir Moussi, candidate malheureuse à la présidentielle et ex membre et avocate du parti de Ben Ali, le RCD, aujourd’hui dissout. Elle a finalement remporté 4% des voix, selon les résultats préliminaires du premier tour. 

Ben Ali était un véritable homme d’État, il a consolidé les acquis du règne de Bourguiba

Bechir Tekari, ex-ministre de la Justice et de l’Enseignement supérieur de Ben Ali, a travaillé vingt ans à ses côtés, et rend hommage à sa capacité d’écoute et de travail. « Ben Ali était un véritable homme d’État, il a consolidé les acquis du règne de Bourguiba, notamment pour les droits de la femme, c’est sous son initiative que les principes du code du statut personnel ont eu une valeur constitutionnelle ».

Il décrit un homme très proche des gens modestes et avance que le fonds de solidarité « 26-26″, mis en place pour les démunis sous son pouvoir, a été un « succès ». Des détournements sont pourtant régulièrement pointés. « Ils n’ont pas été vérifiés juridiquement », assure-t-il. Et de louer la qualité des relations diplomatiques et le taux de croissance « de l’ordre de 5% » qu’a connu le pays sous l’ère Ben Ali. 

Il impute finalement ses dérapages, à sa « famille », le clan Trabelsi (du nom de son épouse, Leïla). « Il a manqué de fermeté à leur égard, jusqu’à ce que leurs excès deviennent insupportables et contribuent à sa chute », estime-il. Un discours de victimisation qui trouve toujours un échos important chez une partie des Tunisiens.

Ces derniers mois, le pays a connu coup sur coup la perte du chef de l’État en exercice, Beji Caïd Essebsi, puis de sa veuve, Chadlia Caïd Essebsi. Dans un contexte d’élections présidentielles anticipées, auxquelles s’ajoutent des législatives, cela fait beaucoup de rebondissements à digérer. Les commentaires vont aussi bon train à ce sujet.

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