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Cet article est issu du dossier «Tunisie : Zine el Abidine Ben Ali, du coup d'État médical de 1987 à l'exil en Arabie saoudite»

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Politique

Tunisie – Ben Ali, en 1994 : « Tant que je serai ici, il n’y aura pas de parti religieux »

Ben Ali, en 1994.

Ben Ali, en 1994. © JA (Capture d'écran)

En août 1994, Jeune Afrique avait publié une l’intégralité d’un entretien qu’avait accordé Zine el-Abidine Ben Ali, décédé ce jeudi 19 septembre, au quotidien britannique Financial Times.

Le président tunisien est connu pour ne pas être particulièrement prolixe. Homme de pouvoir et de discrétion, Zine el-Abidine Ben Ali préfère les discussions restreintes à la communication grand public. D’où l’intérêt de l’interview que le chef de l’État a accordé à Roger Matthews, rédacteur en chef pour le Moyen-Orient au quotidien britannique Financial Times.

Dans ce texte d’une rare liberté de ton, le président parle essentiellement de politique, de démocratie et du problème islamiste. Il y exprime des convictions personnelles d’autant plus remarquables qu’elles interviennent après une période d’intense actualité politique marquée par les élections législatives et présidentielle d’avril dernier. Voici donc l’intégralité de cette interview.

A propos de la menace que constituerait pour la Tunisie l’arrivée de l’intégrisme islamique au pouvoir en Algérie.

Zine el-Abidine Ben Ali  : Évidemment, cela pourrait nous créer quelques difficultés. Mais ce ne serait pas une véritable menace. En quelque sorte, c’est comme une maladie. Si vous êtes en bonne santé et fort, vous ne serez pas atteint. Et comme nous avons un corps sain, nous n’avons pas de raison de craindre quoi que ce soit.

Sur les causes de l’intégrisme.

Tout d’abord, il est important de préciser que, dans un certain sens, nous sommes tous un peu responsables de l’existence de l’intégrisme parce qu’il a été encouragé, à un certain moment, pour combattre la menace communiste. De tels groupes avaient été créés à l’Université et ailleurs afin de contrer les communistes et de rétablir ainsi un équilibre. Sans revenir réellement aux racines profondes de ce problème, il ne s’agit là que d’un de ses aspects. Ce phénomène s’est également répandu dans d’autres régions, non pas principalement pour des raisons religieuses, mais pour des motifs sociaux et économiques, notamment là où il y avait des poches de pauvreté. C’est donc, fondamentalement, un problème socioéconomique.

Comment la Tunisie a appréhendé le problème.

Notre approche a été multidimensionnelle, et nous avons évité de recourir à une riposte uniquement d’ordre sécuritaire, même si, évidemment, nous avons appliqué la loi. Nous avons adopté des politiques qui s’attaquent aux problèmes économiques et sociaux, en apportant une aide aux régions les plus pauvres et en portant secours aux couches les plus démunies de la société. Nous avons essayé d’aller aux racines mêmes du problème. Mon expérience dans le domaine militaire et de la sécurité m’a beaucoup aidé à le comprendre.

Par exemple, au cours des manifestations qui étaient organisées dans le passé, il était notoire que les manifestants s’attaquaient aux symboles extérieurs de la richesse. Ils jetaient des pierres sur les Mercedes, et sur les luxueuses villas. Ils montraient leur colère contre les riches. Ce qui prouvait que la véritable raison des manifestations était d’ordre social. Il me faudrait des heures pour expliquer toutes les origines de ce phénomène. J’en étais conscient dès les années soixante-dix et j’ai été le premier à écrire un rapport sur les intégristes et le danger qu’ils représentaient pour le gouvernement.

Le rôle de la démocratie. 

Ce qui est vraiment important, c’est ce que la population entend par démocratie. À titre d’exemple, en novembre 1987, deux jours après mon accession à la présidence, le ministre de l’Intérieur m’a informé que des gens qui se disaient sans abri avaient essayé d’envahir des immeubles nouvellement construits. Ils considéraient qu’il était de leur droit de les occuper parce que, dans une démocratie, chacun a droit à un logement. C’était leur vision de la démocratie. Cela démontre que le développement de la démocratie est en grande partie une affaire d’éducation et de progression par étapes. Cette démarche ne signifie pas l’absence de liberté ou de justice. Construire par étape la démocratie signifie l’introduire, en premier lieu, au niveau des écoles, et éviter les faux pas. Jusqu’ici, nous pouvons dire que nous avons réussi dans cette démarche. La démocratie est une affaire de mentalité et de mode de vie. Les gens doivent être éduqués pour cela.

La démocratie est un concept global. Elle n’est pas uniquement d’ordre politique, elle implique également le droit à la santé, au logement, le droit à un emploi. Il ne peut y avoir de démocratie sans développement, tout comme il n’y a pas de développement sans démocratie. Mais la liberté d’expression ne peut à elle seule créer des emplois et donner de l’eau potable à tout le monde. Si les gens ne sont pas totalement prêts pour la démocratie, celle-ci conduit à la catastrophe. Les exemples dans le monde ne manquent pas. Les intégristes sont fondamentalement les ennemis de la démocratie. Ils luttent pour renvoyer la population au Moyen Âge et au temps des califes. Où est la démocratie dans tout cela ? Selon les lois et la Constitution tunisiennes, il n’y aura pas de place pour un parti religieux. Il n’y en aura jamais. Nous n’emprunterons jamais cette voie. Ce serait une catastrophe pour le pays et pour la population si nous accordions l’autorisation de constituer un parti religieux. Aussi longtemps que je serai ici, président ou pas. je continuerai à combattre la création d’un parti religieux. C’est là ma conviction.

Les relations de la Tunisie avec l’Europe, le inonde arabe et l’Afrique du Nord.

Le Maghreb, d’abord, le monde arabe ensuite, constituent l’environnement naturel de la Tunisie. Le renier, ce serait renier notre identité même. Néanmoins, la Tunisie a toujours été liée économiquement à l’Europe, qui est en même temps notre principal fournisseur en matière d’équipements et de technologies et notre partenaire privilégié dans le domaine commercial.

De plus, la Tunisie est l’une des destinations préférées des touristes européens. Mais il y a moins d’opportunités maintenant pour la coopération entre pays individuels. Les nations ont de plus en plus tendance à se présenter sous forme d’ensembles. C’est pourquoi nous essayons de coopérer avec l’Union du Maghreb, qui confère un poids supplémentaire à notre coopération avec l’Union européenne.

À propos de l’établissement de relations diplomatiques avec Israël.

La Tunisie, qui a invariablement apporté son soutien actif au peuple palestinien frère pour le rétablissement de ses droits nationaux légitime, a accueilli, avec d’autant plus de soulagement et d’optimisme, la signature des accords conclus entre l’OLP et Israël, qu’elle y a largement contribué. Aujourd’hui, le problème palestinien semble avoir trouvé sa voie vers une solution politique durable.

Il faudra attendre que les Palestiniens recouvrent tous leurs droits légitimes pour pouvoir affirmer que ce problème est définitivement résolu. Nous ne prendrons aucune décision hâtive qui puisse nuire à leurs intérêts et nous continuerons en même temps à apporter notre plein concours au processus de paix.

Et l’avenir de la Tunisie ?

De la condition de pays sous-développé, nous avons réussi à nous hisser à une position intermédiaire. Mon ambition est que nous parvenions à faire partie de la famille des nations démocratiques. C’est là une décision politique. J’ai constamment exhorté les Tunisiens à travailler plus dur. Maintenant, je les exhorte à travailler mieux, en vue de rattraper le cortège des pays développés, d’être compétitifs avec eux, surtout dans la perspective d’une zone de libre-échange avec l’Union européenne.

Nous devons améliorer la qualité de nos produits. Celui qui consomme ce qu’il ne produit pas n’est pas réellement indépendant.

 

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