Politique

Algérie : dix mois de Hirak vus par les caricaturistes

Un manifestant montrant une caricature hostile au défunt chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah et à l'ex-président intérimaire Abdelkader Bensalah.

Un manifestant montrant une caricature hostile au défunt chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah et à l'ex-président intérimaire Abdelkader Bensalah. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Depuis le début du mouvement le 22 février, les caricaturistes algériens accompagnent la contestation qui secoue leur pays, renouvelant une tradition de la satire déjà bien ancrée. Alors que les électeurs votent ce jeudi pour un scrutin présidentiel souhaité notamment par l’armée, ce regain d’activisme ne va pas sans risques.

Le dessinateur et bédéiste Abdelhalid Amine, alias Nime, en détention provisoire depuis fin novembre, a été condamné mercredi 11 décembre à un an de prison, dont trois mois ferme. En cause, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) : ses dernières œuvres, notamment un dessin, « L’Élu », où l’on voit les candidats à l’élection présidentielle essayer une chaussure délicate tenue par le général, chef d’état-major et homme fort du pays, Ahmed Gaïd Salah. Une statue antique, dans le fond, représente l’ancien président Abdelaziz Bouteflika.

Des centaines de tweets se sont accumulés, exprimant leur solidarité avec le dessinateur. Lui aussi, avant son arrestation, se servait des réseaux sociaux pour diffuser des courriers de militants du Hirak détenus. Depuis le déclenchement du mouvement de contestation, une nouvelle génération de dessinateurs l’accompagnent. Chaque événement est dûment traité.

« J’ai donné des instructions à la gendarmerie nationale » pour empêcher la venue de manifestants « d’autres wilayas » à Alger, a par exemple déclaré le 18 septembre le général Gaïd Salah. Aussitôt, sur internet, les dessinateurs s’amusent de ces paroles prêtant pourtant peu à rire. Karim Bouguemra, trentenaire qui signe de son prénom dans des titres de presse comme le journal sportif Maracana, ironise en montrant un Algérien demander un visa pour se rendre à… Alger, croisant l’actualité politique au « marronnier » des durcissements de conditions d’octroi de visas pour la France et l’Europe.

« Le Hic », Hichem Baba Ahmed de son vrai nom, d’une vingtaine d’années l’aîné de Karim Bouguemera, lui, rebondit sur l’attachement des Algériens à la cause palestinienne et montre un auto-stoppeur demandant à être amené à jusqu’aux « territoires occupés », à savoir, ici, Alger.

De la toile à la rue, et vice versa

Le mouvement de colère qui rythme la vie depuis des mois a capté toute l’attention des artistes qui ont fait de la pique et du spirituel leur profession. Salim Zerrouki, dessinateur algérien installé en Tunisie, se dit ravi de contribuer à sa manière à la mobilisation : « Comme tout le monde, j’ai été surpris par l’ampleur du mouvement. C’est un moment incroyable et bien sûr, une source d’inspiration folle. »

Son détournement du symbole amazigh, qu’il a représenté emprisonné, après l’arrestation de jeunes manifestants qui avaient brandi des drapeaux berbères, a beaucoup circulé en ligne et a même été imprimé sous forme de pancarte dans les rues d’Alger.

En plus d’inspirer les artistes, le Hirak redonne un coup de fouet à la tradition algérienne de la satire. Le mouvement de contestation pousse les dessinateurs à se faire plus directement militants. Jouant avec la popularité du dessin animé « Dragon Ball Z » au sein de la jeunesse et de la contre-culture algérienne, le dessinateur Sadki propose par exemple aux porteurs de drapeaux algérien et kabyle d’opérer une « fusion », technique qui permet aux héros du manga de former un seul être surpuissant.

Liberté de ton

Le dessin de presse et la bande-dessinée (BD) ont une longue histoire en Algérie. Un réalisme social mêlé à un ton léger et caustique a longtemps été la marque de fabrique de la BD algérienne. Les terroristes bêtes et méchants, éventuellement tueurs de dessinateurs (en 1995, pendant la guerre civile, Brahim Guerroui est notamment assassiné), du bédéiste Slim, la femme en haïk d’Ali Dilem, dit « Dilem », une allégorie de la nation trop souvent méprisée, ou encore les harragas du dessinateur Hic, sont des figures que tout le monde connaît.

Cet héritage se ressent : on retrouve chez Karim Bouguemera des clins d’œil à l’art de Dilem : lecture aisée, bulles de textes minimalistes, case unique, symbolisme et traits de personnages humains caricaturaux. L’art d’un Dilem est reconnu : le quinquagénaire a été primé à plusieurs reprises. Salim Zerrouki, quant à lui, a fait vivre pendant des années son personnage de « boulehya » (barbu), Yahia Boulehya, qui rappelle bien sûr les gros bras islamistes que le bédéiste Slim moquait déjà dans les années 1990.

Facebook

© Facebook

Surtout, les « anciens » ont conquis une liberté de ton qui étonne parfois en dehors des frontières, même si la censure frappe encore parfois. Dilem, poursuivi à plusieurs reprises, condamné en 2002 après avoir dessiné l’ex-chef d’état-major de l’armée Mohamed Lamari, insiste et explique à Jeune Afrique : cette liberté a été arrachée, au fil des années, des procès et des publications. Et rares sont les jeunes dessinateurs à ne pas célébrer le talent mais aussi « l’intuition politique » de leurs prédécesseurs comme Dilem, qui raillait déjà en 2016 les tensions entre le président Abdelaziz Bouteflika et le général Ahmed Gaïd Salah.

Critiques en ligne

La presse quotidienne continue d’imprimer des caricatures attendues par les lecteurs. Karim Bouguemera officie pour Le Soir d’Algérie. Le journal publie des dessins bien policés en regard de ce que le dessinateur partage sur son compte Instagram. La tendance est de réserver les dessins sur l’Aïd, la rentrée, le football et la canicule pour la presse. Quant à la politique et la critique des puissants, le dessinateur les garde généralement pour le « en ligne ».

L’humour noir et l’humour gras font partie de la panoplie du satiriste. Sollicité par Jeune Afrique quelques semaines après le déclenchement du Hirak, Dilem reconnaissait qu’avoir affublé l’ex-président Abdelaziz Bouteflika d’un prénom de femme, « Atika », des années durant, n’était peut-être pas du meilleur goût… Peu après que la députée islamiste Naïma Selhi a critiqué la moudjahida Djamila Bouhired au printemps 2019, le jeune dessinateur Youcef Koudil, issu de l’école des beaux-arts d’Alger, a quant à lui remplacé le visage de l’élue par un postérieur, pour mieux signifier l’intérêt qu’il accorde à ses propos.

Les dessinateurs utilisant pour la plupart beaucoup les réseaux sociaux, des internautes n’y manquent pas de leur faire savoir leurs désaccords

Cette insolence ne plaît pas à tous, tout comme le soutien au mouvement populaire. Et les dessinateurs utilisant pour la plupart beaucoup les réseaux sociaux, des internautes ne manquent pas de leur faire savoir. Proche du réseau de dessinateurs de presse Cartooning for Peace, l’Andalou, de son vrai nom Youcef Koudil, lui aussi alumni de l’école supérieure des beaux-arts d’Alger, a collaboré durant des années avec l’hebdomadaire El Watan week-end.

Très actif sur Facebook, il a commencé à dessiner en 2011, lors du déclenchement des Printemps arabes. Il est habitué à recevoir des insultes et des menaces en ligne. Il prend les devants et répond dans un dessin à ses détracteurs, qu’il représente sous la forme d’une imposante mouche baignant dans des matières fécales et répétant les éléments de langage classiques employés pour faire taire les voix critiques et les revendications des manifestants : « Féministe », « Ultra berbériste », « La main étrangère »…

Autodérision

L’autodérision est sans conteste une autre caractéristique du dessin de presse et de la satire algérienne. L’Andalou s’amuse par exemple à détourner la traditionnelle présentation de la chaîne de l’évolution humaine, mélangeant grands singes, homo sapiens et toutes les étapes intermédiaires, titrant le tout « République populaire algérienne ».

Salim Zerrouki avait déjà décidé, dans une bande-dessinée, « 100% Bled », de brocarder des traits particuliers, présentés comme classiques chez « les Arabes ». Quitte à répéter des stéréotypes négatifs ? « Je ne dis rien que l’on ne dise pas déjà entre nous », expliquait-il déjà à Jeune Afrique.

Quant à l’Andalou, il assume déclare : « L’autodérision, c’est un morceau important de l’humour algérien. Je ne pense pas que dans beaucoup de pays on soit capable de se regarder comme nous le faisons. Du coup, j’ai tendance à dire qu’au contraire, cet humour acerbe est une preuve de haute intelligence. Et puis je préfère qu’on lave le linge sale en famille. On sait très bien que dans d’autres pays, ils se sont moqués de notre président muet et en fauteuil roulant… »

Durs avec les dirigeants, les dessinateurs se permettent donc parfois d’être tendrement moqueurs avec le Hirak. Karim Bouguemera s’amuse des divisions qui s’apparentent parfois à des débats byzantins ou des guerres de chapelles, dans un dessin titré « Discorde au sein du mouvement », et qui montre deux manifestants face à face, l’un tenant une pancarte sur laquelle il est écrit « À bas le système », et l’autre le slogan « Système dégage ! ».

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