Société

[Tribune] Avortement illégal au Maroc : pourquoi #jesuisHajar

Par

Islamologue franco-marocain.

Un homme brandissant une pancarte demandant la libération de la journaliste Hajar Raïssouni, lundi 9 septembre 2019 à Rabat. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Dans un pays où l’avortement est criminalisé, des milliers de femmes y ont recours dans l’illégalité chaque année. Pour satisfaire aux exigences d’une société qui s’approprie leur corps et leur destin, elles mettent leur vie en danger, dans l’inquiétude et la souffrance.

Dans un État qui se targue d’avancées en matière de droits des femmes et se pose en protecteur de leurs revendications légitimes, on perpétue aveuglément le triste sort fait à ces femmes en le confiant aux marchands de pureté.

Violation de l’intégrité physique

Dans ce pays, et dans cet État, on a donc jeté en prison une jeune femme, Hajar Raïssouni, après l’avoir cueillie sans égard à la sortie d’une clinique, dans un état de faiblesse physique et de fragilité psychologique, pour l’accuser de débauche, de relations sexuelles hors mariage et d’avortement illégal.

Pis, avec la complicité de certains médias, on a étalé sur la place publique des rapports médicaux qui ne nous épargnent aucun détail. Les accusateurs qui ont demandé un contre-examen contre la volonté de la jeune femme ont-ils conscience de la violence de leur geste ? Fouiller le ventre d’une femme contre son gré, au nom de la protection des mœurs, conjugue l’ironie et la violence jusqu’à la nausée. Alors que ressentir devant cette violation de l’intégrité physique d’une jeune femme ?

Compassion sélective

Que ressentir face à cette vindicte qui ajoute à la sanction, déjà injuste, un jugement moral qui voudrait qu’une jeune femme voilée, issue d’un milieu conservateur, a encore moins le droit qu’une autre de dépasser ses valeurs, et encore moins le droit qu’une autre au soutien de tous et de toutes ? Que fait-on de la riche complexité de l’individu ?

Que fait-on de notre devoir de soutenir toute personne atteinte dans son intégrité et dans sa liberté, même si cette personne est différente de nous, ne pense pas comme nous ? La compassion serait-elle sélective et réservée à ceux qui pensent pareil ?

Que ressentir face à cette façon détournée, déjà maintes fois utilisée, d’adresser des signaux à ceux qui ne voudraient ni penser ni écrire droit ?

Que ressentir face à ceux qui voudraient nous faire croire que c’est là une bagarre entre islamistes obscurantistes et progressistes éclairés, alors même que les partis censés porter haut les valeurs de liberté sont enfermés dans un mutisme qui laisse songeur, quand il ne révolte pas ? Le Maroc doit-il faire le deuil de ces voix politiques dont on attend, au vu de leurs idéaux, qu’elles défendent nos libertés cardinales et qu’elles protègent les individus ?

Et surtout, que ressentir face à cette façon détournée, déjà maintes fois utilisée, d’adresser des signaux à ceux qui ne voudraient ni penser ni écrire droit ? Combien de plumes, de têtes, seront sacrifiées parce que ce pays, parce que cet État, n’a pas encore compris que le pluralisme des idées ne peut pas et ne doit pas être combattu, n’a pas encore compris que la critique est saine et que le débat est indispensable à sa survie ?

Libérez Hajar !

Alors que dire ? Simplement :  « Libérez Hajar ! ». Le dire, le répéter, ne pas céder. Parce qu’elle mérite, au regard de ce que l’on prétend ou veut que ce pays soit, le droit à la liberté absolue de jouir de son corps et de décider de sa vie.

Car c’est l’occasion ou jamais de se départir de ce qui nous renvoie sans cesse en arrière, à nos contradictions : notre hypocrisie, notre mal-être dans un pays où l’on doit se cacher et parler bas pour vivre.

Car, à travers elle, c’est l’avenir de votre société qui se joue, pas seulement celui des femmes, mais celui de tous les individus qui devraient avoir droit au respect de leur vie privée, de leur personne, et de leurs choix.

Libérer Hajar, c’est nous donner l’occasion de nous libérer tous et toutes. C’est pourquoi #jesuisHajar.

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