Emploi & Formation

Afrique : au-delà de la lutte contre le chômage, comment créer des « emplois décents » ?

L'économie informelle au Cameroun avec deux vendeuses de rue

Des vendeuses de rue au Cameroun (image d'illustration). © Crédit : Vincent Fournier/Jeune Afrique-REA

Si bon nombre de pays africains affichent étonnamment des taux de chômage parmi les plus bas au monde, la Banque africaine de développement (BAD) recommande d’encourager davantage la création d’« emplois décents ». Certains suggèrent pour cela d’encourager l’industrie ou encore de renforcer la formation professionnelle. Analyse.

Selon les statistiques de l’Organisation internationale du travail (OIT), les chômeurs en Côte d’Ivoire ne représentent que 2,5 % de la population active, et la proportion tombe même à 0,3 % au Niger, 1 % au Rwanda ou encore 2,1 % au Bénin.

Ces taux de chômage sont obtenus par l’OIT en effectuant le rapport entre la part de la population active n’exerçant aucun emploi, ni indépendant ni familial, et la population active. Ils font office de référence dans la production des statistiques nationales dans ces pays. Peut-on pour autant dire que l’Afrique est en situation de quasi plein emploi ?

Pas tout à fait, car « l’Afrique est aussi la région du monde où la proportion de la main-d’œuvre occupant un emploi précaire – définie par l’OIT comme la somme des travailleurs indépendants et des travailleurs familiaux – est la plus élevée », comme l’a rappelé Célestin Monga, vice-président et économiste en chef de la Banque africaine de développement (BAD), à l’occasion de la présentation du rapport Création d’emplois décents, stratégies, politiques et instruments, le 12 septembre à Abidjan.

Précarité, quelle définition ?

Loin d’être contradictoires, ces chiffres reflètent les réalités propres au continent africain, a insisté Célestin Monga. Et, de fait, l’abondance de l’emploi précaire explique ces données.

Car l’OIT recense dans la catégorie des emplois précaires « la somme des travailleurs indépendants et des travailleurs familiaux collaborant à l’entreprise familiale », ceux-là même qui sont moins susceptibles de bénéficier d’un régime de travail formel et risquent donc davantage de ne pas travailler dans des conditions décentes.

Car selon l’organisation basée à Genève, un indépendant est « un travailleur travaillant pour son propre compte ou avec un ou plusieurs partenaires et qui n’a engagé aucun employé pour travailler de manière continue pour lui ». Les membres des coopératives figurent donc dans cette catégorie.

80 % d’emplois précaires au Niger

Quant aux « travailleurs familiaux collaborant à l’entreprise familiale », ils sont définis par l’OIT comme « des travailleurs exerçant des emplois indépendants, en tant que travailleurs indépendants, dans un établissement axé sur le marché exploité par une personne de leur famille, vivant dans le même ménage ».

Quelles politiques pourraient-elles permettre de réduire le pourcentage d’emplois précaires au profit du taux d’emplois décents, et dans quels secteurs ?

On retrouve ainsi un taux de travailleurs exerçant un emploi précaire de plus de 80 % au Niger, ou encore de 65 % au Rwanda.

Célestin Monga définit alors un emploi décent comme un emploi ayant une productivité relativement élevée et permettant à l’individu de se procurer des revenus suffisants sur une période relativement longue. Quelles politiques pourraient-elles donc permettre de réduire le pourcentage d’emplois précaires au profit du taux d’emplois décents, et dans quels secteurs peut-on en créer ?

Encourager l’industrie et les services

Selon l’économiste, les secteurs tels que l’agriculture et les mines « sont à même de générer durablement de la croissance, des économies d’échelles, [et de la] productivité. »

D’après une estimation de la BAD, l’augmentation de 3,4 % de la part du PIB de l’industrie manufacturière en Afrique pourrait ainsi entraîner « un choc positif total sur les investissements de 485 milliards de dollars (440 millions d’euros) ». De même, pour chaque point supplémentaire du secteur manufacturier dans la contribution au PIB de l’Afrique, il en résulte un investissement par habitant de 66 dollars en moyenne.

Célestin Monga évoque également le secteur des services et des industries créatives, rappelant que le secteur des services est le premier au monde en termes d’emplois et représente 70 % de la production mondiale.

Il propose enfin un investissement dans les secteurs du numérique (IA, robotique, internet des objets, nanotechnologies…), où l’Afrique a sa carte à jouer dans les prochaines années.

Renforcer la formation professionnelle

Quant au ministre ivoirien de la promotion de la jeunesse et de l’emploi des jeunes, Mamandou Touré, il invite à repenser la formation professionnelle pour renforcer l’adéquation formation-emploi, citant « le programme d’insertion des jeunes mis en place par l’État ivoirien en partenariat avec certaines entreprises, inspiré du modèle suisse et qui a donné dans sa première phase pilote des résultats très satisfaisants, avec 70 % de ces jeunes ayant pu obtenir un emploi stable au terme de leur formation ».

Les cycles de métiers sont de plus en plus courts. Il est important de former des jeunes qualifiés et directement opérationnels

Freddy Tchala, directeur général de MTN Côte d’Ivoire (jusqu’à la fin du mois de septembre), a abondé dans ce sens : « Les cycles de métiers, notamment dans le secteur des télécommunications, sont de plus en plus courts. Il est important de former des jeunes qualifiés et directement opérationnels dans les entreprises. »

Réorganiser le secteur informel

La réorganisation de l’informel fait figure de clé du problème auprès de tous les intervenants à la conférence : ce secteur constitue le gros des emplois précaires (plus de 80 %). Reste à valoriser ces métiers, notamment dans l’artisanat, selon Mamandou Touré.

Abebe Shimeles, chef de la division politique macroéconomique, soutenabilité de la dette et prévisions de la BAD, propose quant à lui une transformation structurelle de ce secteur, c’est-à-dire une réaffectation de l’activité économique et de la main-d’œuvre des secteurs les moins productifs de l’économie vers les plus productifs. « Par exemple, l’Éthiopie a engagé depuis quelques années ce type de réformes, dont les résultats sont plutôt encourageants », a-t-il déclaré, citant l’augmentation « massive » des IDE, notamment chinois, dans le secteur des textiles. « Ce secteur emploie aujourd’hui une part importante de la main d’œuvre du pays », a-t-il ajouté.

Enfin, Tchétché N’Guessan, professeur à l’Université Félix Houphouët-Boigny, invite à une prise en compte plus importante de la question de l’emploi au sein de la BAD. Il propose la création d’un sixième pilier – en référence aux cinq piliers traditionnels de la Banque africaine de développement (éclairer et électrifier l’Afrique ; nourrir l’Afrique ; intégrer l’Afrique ; industrialiser l’Afrique ; améliorer la qualité de vie des populations africaines) – uniquement consacré à la problématique de l’emploi.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte