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Pour qui prêche l’Ayatollah ?

Élu président de la République le 14 mai, Ahmed Abdallah Sambi se présente comme un islamiste modéré. Reste à savoir quelles sont ses intentions.

Cette fois, les jeux sont faits. Ahmed Abdallah Sambi – alias l’Ayatollah – a été élu président de l’Union des Comores le 14 mai avec plus de 58 % des voix. Vu l’ampleur de la victoire, aucun de ses adversaires n’a tenté de la lui contester. Arrivé en deuxième position, son principal rival, Ibrahim Halidi, n’a recueilli que 28 % des suffrages. Un cinglant désaveu pour celui qui se présentait sous les couleurs de la Convention pour le renouveau des Comores (CRC), le parti du chef de l’État sortant, Azali Assoumani.
De son côté, l’Union africaine (UA) a jugé l’élection « exemplaire », suivie en ce sens par l’ensemble de la communauté internationale (Organisation internationale de la Francophonie, Commission de l’océan Indien, Ligue arabe, etc.). Le résultat de la présidentielle ne risque plus d’être remis en question, ce qui devrait permettre d’organiser l’investiture du nouvel élu dès le 26 mai. La fameuse « présidence tournante » va donc changer d’île, comme prévu par la Constitution. Reste que l’accession au pouvoir d’un leader islamiste suscite bien des interrogations. D’autant que cet outsider demeure assez peu connu en dehors de son île natale. Surnommé le « prédicateur », Sambi est originaire de Mutsamudu, le chef-lieu d’Anjouan, où il a vu le jour le 5 juin 1958. Musulman pratiquant, il opte pour des études qui vont le conduire à cultiver sa foi. En Arabie saoudite et au Soudan, tout d’abord, où il achève son cursus secondaire au cours des années 1970. Puis à Qom, en Iran, où il suit avec assiduité les cours de sciences politiques et de théologie dispensés par la prestigieuse école coranique Hawzat al-Qaaim.
De retour au pays au début des années 1980, il prononce ses premiers prêches dans la Grande Mosquée de Mutsamudu, puis à Madagascar et à Maurice. Il s’installe définitivement aux Comores en 1986, et fonde une madrasa pour filles tout en faisant des conférences le soir dans les mosquées. L’engouement des jeunes pour ses discours va rapidement inquiéter les autorités, qui décident d’interdire ses conférences. Accusé de conspiration, Ahmed Abdallah Sambi fait même un bref séjour en prison.
En novembre 1989, l’assassinat du président Abdallah le conduit à s’intéresser à la politique. Quelques mois plus tard, il participe à la création du Front national pour la justice (FNJ) et soutient activement la candidature de Mohamed Taki Abdoulkarim à la présidentielle de 1990. Celui-ci sera finalement élu en 1996. Sambi en profite alors pour faire son entrée au Parlement. Devenu député, il est nommé président de la commission des lois à l’Assemblée nationale. Mais la fièvre séparatiste qui enflamme Anjouan l’année suivante ne lui réussit pas. En août 1997, il est accusé de trahison par les siens. Suspecté de collusion avec le pouvoir central à Anjouan, désigné comme un défenseur de la cause sécessionniste à Moroni, il est contraint de se réfugier à Madagascar.
Échaudé par les joutes politiciennes, il va alors se lancer dans le business. En 2000, il crée une fabrique de matelas avec du matériel d’occasion acheté à Maurice. Sa petite entreprise ne connaît pas la crise. Elle s’agrandit même en 2003 avec la création d’une unité de production de parfum et d’eau de Cologne. L’année suivante, il poursuit sa diversification : à la suite d’un voyage en Inde, il se lance dans l’embouteillage d’eau minérale commercialisée sous la marque Dzialandze.
Sa réussite dans les affaires va lui permettre de se refaire une popularité. Ses prises des positions tonitruantes vont achever de lui forger une réputation. Tour à tour opposé à l’établissement de relations diplomatiques entre les Comores et Israël ou à la réduction des taxes sur les boissons alcoolisées, il condamne la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie et mobilise des fonds en faveur des musulmans de Bosnie victimes d’épuration ethnique au cours des années 1990. Point commun de tous ses combats, ils ont tous une connotation religieuse.
Taxé d’« islamisme modéré » par les spécialistes du microcosme comorien, Sambi présente une personnalité toutefois assez mystérieuse. Ses partisans préfèrent le qualifier de « traditionaliste » plutôt que de « fondamentaliste ». Toujours est-il que son accession à la magistrature suprême provoque certaines inquiétudes dans les capitales occidentales. Depuis le début de l’année, le département d’État américain a dépêché deux fonctionnaires en poste à Maurice pour établir un premier contact avec le candidat Sambi, alors que l’ambassadeur de France à Moroni, Christian Job, a eu un long entretien avec lui avant que ne débute la campagne électorale. À chacun de ses interlocuteurs, l’Ayatollah a tenu un langage prudent, expliquant consciencieusement qu’il n’imposerait pas la charia à ses concitoyens s’il venait à l’emporter. Depuis son élection, le nouveau président tient le même discours, martelant à ses visiteurs qu’il n’a pas l’intention d’islamiser les institutions comoriennes, ni d’obliger ses électrices à porter le hijab. D’ailleurs, même s’il n’apprécie pas spécialement la nouvelle Constitution de l’Union, il indique qu’il ne compte pas l’amender.
En dépit d’une vêture austère, directement inspirée de celle des mollahs iraniens, Sambi cultive une image moderne de businessman amateur de basket-ball. Chaque mercredi après-midi, il quitte son costume de guide spirituel pour son traditionnel entraînement au stade de Mutsamudu. Parallèlement, ce brillant tribun sait trouver les arguments qui font mouche. De la lutte contre la corruption à la construction de logements sociaux en passant par une gestion rigoureuse des deniers de l’État, Sambi a su trouver le ton qui plaît aux Comoriens, lassés par trente ans de gabegie et d’instabilité politique. Sans craindre de verser dans la démagogie. Il promet même à ses administrés de lancer enfin la grande lessive dont le pays a besoin, et envisage d’ouvrir des enquêtes judiciaires pour obliger ceux qui ont détourné des biens publics à les restituer : « Je ferai en sorte que les magistrats appliquent la loi. Et s’ils refusent de le faire, alors il n’y aura aucune honte à faire venir des magistrats étrangers pour appliquer la loi. »
Interrogé sur ses intentions réelles, l’homme semble toutefois adepte du double langage. Jouant à l’excès de la référence à la religion musulmane, affirmant « croire au régime islamique », le prédicateur précise que la situation actuelle ne permet pas de l’imposer aux Comores. Il a néanmoins fait campagne en promettant à ses électeurs de leur montrer « le vrai visage » de l’islam, et tient en privé des propos souvent plus musclés que ceux qu’il réserve aux médias. Et même s’il se défend de vouloir reproduire le modèle iranien sur le territoire d’une ancienne colonie française, l’Ayatollah aurait bel et bien bénéficié des subsides de Téhéran pour financer sa campagne. Si tel est le cas, prendra-t-il le risque de passer pour un ingrat ?

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