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Rabah Ameur-Zaïmeche, ou le cinéma à l’estomac

| Écrit par Renaud de Rochebrune

Le premier film de Rabah Ameur-Zaïmeche, Wesh Wesh, considéré à juste titre depuis sa sortie en 2002 comme la meilleure fiction jamais tournée sur l’univers des banlieues françaises, avait retenu l’attention au Festival de Berlin, l’une des plus grandes manifestations cinématographiques mondiales. Son second long-métrage, Bled Number One, est aujourd’hui à Cannes, présent dans la sélection officielle (section « Un certain regard ») du plus grand festival consacré au septième art sur la planète. Difficile de faire mieux pour rejoindre dans un délai record la cour des grands du cinéma d’auteur !
De quoi tourner la tête d’un jeune réalisateur qui commence à peine à construire une uvre ? Pas le genre du cinéaste franco-algérien, comme il vous le fait savoir avec le sourire, mais sans détour, mi-malicieux mi-bravache, en vous recevant au siège de sa maison de production, Sarrazink, à Montreuil, dans la banlieue est de la capitale française. Sans arrêt en mouvement, dans son vaste repaire, qu’il partage avec diverses petites « entreprises culturelles », au sein d’une ancienne usine désaffectée depuis longtemps, mais qui a gardé son imposante cheminée, il affirme carrément à la veille de partir pour la Croisette : « J’ai été agréablement surpris par la sélection, qui me fait plaisir. Et j’espère que ce sera un grand moment. Mais sans fausse modestie, et sans prétention, ça ne m’impressionne pas plus que ça. C’est surtout une bonne amorce pour la promotion du film, qui sortira juste après. »
Il s’agissait peut-être en partie d’une posture de défense avant d’affronter l’épreuve de vérité cannoise, mais il suffit de voir ses films pour savoir qu’on n’a pas affaire avec Rabah Ameur-Zaïmeche à un homme manquant d’authenticité ou de sincérité. Il a la sensibilité à fleur de peau et pratique le cinéma sans bavardage, faisant plus confiance aux images et aux sensations qu’aux dialogues très écrits. Ce qu’on pourrait appeler du cinéma à l’estomac.
Bled Number One, si l’on doit résumer l’histoire, raconte le difficile retour en Algérie de Kamel, qui vivait depuis toujours ou presque dans l’Hexagone et qui vient d’être renvoyé dans sa patrie d’origine en vertu du système de la « double peine » (condamné à la prison puis à l’expulsion). Là-bas dans le Constantinois, dans ce village de l’Algérie profonde dont est issue toute sa famille, il va affronter l’étrangeté d’un pays qui est sans aucun doute le sien, mais dans lequel il n’est assurément plus capable de vivre. Il n’y trouve pas sa place, et on ne le surnommera pas péjorativement dans son entourage « Kamel de France » par hasard.
Cet exilé « de l’extérieur », que personne ne peut ni ne veut comprendre, va rencontrer, dans ce qui est une sorte de film dans le film, une exilée « de l’intérieur », Louisa, une belle jeune femme éprise d’indépendance, qui rêve de devenir chanteuse. Elle vient de quitter son foyer dans la grande ville voisine en emportant son fils. En proie à l’incompréhension à la fois de son mari, qui viendra récupérer de force l’enfant, et de sa famille, qui ne saurait tolérer sa conduite déviante, elle finira enfermée dans un asile. Quant à Kamel, il ne lui reste qu’à trouver comment s’enfuir.
Raconter ainsi le film ne saurait cependant en aucun cas rendre compte de son véritable contenu. Car, et c’est sa grande qualité, il n’explique ni ne démontre rien à proprement parler. Il s’agit certes d’un récit, qu’on suit avec un vif intérêt, mais toute sa force provient des situations qu’il nous propose de vivre comme « en direct » avec ses protagonistes et de l’émotion qu’elles suscitent chez le spectateur. Ce qui tient certainement à la méthode de tournage, avec une équipe légère, en privilégiant les longs plans-séquences. À cet égard, on pourrait quasiment voir Bled Number One comme un documentaire, attaché à suivre de très près l’itinéraire de deux personnages révoltés et attachants à un moment crucial de leur existence où leur identité est particulièrement menacée. Et où ils se retrouvent condamnés, pour employer le langage cinématographique, à exister hors champ.
Si plusieurs grands rôles, à commencer par celui de Louisa, superbement interprété par Meriem Serbah (révélée récemment par L’Esquive, d’Abdelatif Kechiche), sont tenus par des professionnels, la majorité des acteurs sont de simples habitants du village de la région de Collo, où a eu lieu le tournage. Et ils portent presque tous le même nom puisque le décor naturel du film, c’est en fait celui dans lequel vit depuis toujours la famille du cinéaste, de la tribu berbère des Beni Toufouth. Quant au personnage principal, celui de Kamel, il est évidemment joué – on a plus envie de dire incarné – par Rabah Ameur-Zaïmeche lui-même, lequel n’est pourtant pas un comédien de métier puisqu’il n’apparaît à l’écran que dans ses propres films.

Il ne serait pas étonnant que ce long-métrage suscite quelques remous, notamment quand il sera vu par les Algériens. Proposant d’emblée une scène de sacrifice par égorgement d’un taureau lors d’une fête traditionnelle, filmée sans distance, très frontalement, il suinte le sang dès le début. Et il restera marqué par la violence, réelle ou – c’est parfois pire – contenue, jusqu’à la fin. Propage-t-il ainsi une image négative de l’Algérie, conforme aux clichés répandus depuis la guerre d’indépendance et ravivés par la récente guerre civile ? Le cinéaste assume. Cette violence, et en particulier celle de la scène de sacrifice, « c’est un élément civilisationnel » dans un pays « qui est épris de liberté et qui a connu tout au long de son histoire, aussi loin qu’on remonte, des bains de sang ». Le peuple algérien « a toujours eu affaire à des oppresseurs » et cela ne saurait être sans effets, depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui, précise-t-il.
Cette violence, serait-ce celle qu’il ressent lui-même dans sa vie quotidienne ? « Absolument, répond-il sans hésiter. C’est en moi. » Et il ajoute en souriant et de sa voix toujours douce : « J’éprouve, je crois, une violence de prédateur. Toute l’espèce humaine n’est-elle d’ailleurs pas constituée avant tout de prédateurs ? Mais je ressens peut-être surtout un profond sentiment d’injustice. Un sentiment qu’exacerbe certainement le fait de vivre dans une civilisation étrangère, qui n’est pas celle de mon pays d’origine. » Ce qui ne permet pas facilement de s’en sortir simplement grâce à « une conscience politique. »

De fait, arrivé en France à l’âge de 2 ans à la fin des années 1960, quand son père, travailleur émigré après la ruine de sa famille lors de la guerre, a enfin pu faire venir les siens après avoir acheté un camion pour se mettre à son compte, Rabah Ameur-Zaïmeche se considère comme appartenant à une nouvelle diaspora. Celle de la seconde vague des Africains du Nord qui ont traversé la Méditerranée. Ce qui lui permet de se sentir à la fois totalement français – par la culture acquise – et totalement algérien – par ses racines.
C’est de cela, de cette impression d’être une sorte de « mutant », qu’il parle dans ses films. Celui qu’il comptait réaliser après Wesh Wesh, et qu’il a dû reporter, s’intitulait provisoirement Le Dernier Maquis et entrait dans la même catégorie. Un polar, qu’il voulait tourner à la manière de Melville, l’un de ses cinéastes préférés avec Cassavetes, évoquant la vie d’un travailleur émigré européen en France qui se convertit à l’islam. Il a mis sept ans à finaliser le projet Wesh Wesh, qu’il a produit lui-même en investissant ses parts de la société de transport familiale, mais il ne lui en a fallu que deux pour mener à bien le remarquable Bled Number One. On devrait donc savoir rapidement s’il reprendra ce scénario déjà existant. Quoi qu’il en soit, on attend la suite impatiemment.

Bled Number One, de Rabah Ameur-Zaïmeche, avec notamment Rabah Ameur-Zaïmeche et Meriem Serbah. Sélection officielle du Festival de Cannes (section « Un certain regard »). Sortie en France le 7 juin.

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