Politique

Centrafrique : l’allègement de l’embargo sur les armes ne va pas bouleverser la donne

Des membres de l'ex-rébellion de la Séléka, en Centrafrique, en janvier 2014. © Jerome Delay/AP/SIPA

L'assouplissement de l'embargo de l'ONU sur les armes à destination de la Centrafrique est une victoire symbolique pour le régime de Bangui. Mais il ne devrait pas bouleverser la donne à court terme entre l'armée et la multitude de groupes rebelles qui contrôlent plus des deux tiers du pays.

Jeudi, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté à l’unanimité pour autoriser à nouveau la livraison d’armes d’un calibre inférieur ou égal à 14,5 mm aux forces centrafricaines.

C’est une ouverture limitée puisque l’interdiction vaut toujours pour l’armement lourd, mais c’est une première depuis que l’ONU avait décrété un embargo total sur les armes en 2013, quand la Centrafrique a basculé définitivement dans la guerre civile après la chute du président François Bozizé.

Rédigée par la France, la résolution a été votée à l’unanimité du Conseil de sécurité alors que les positions des uns et des autres, Paris et Moscou en particulier, ont longtemps divergé.

Mais depuis l’élection de Faustin Archange Touadéra à la présidence en 2016 et, plus encore, un accord de paix entre le gouvernement et 14 groupes rebelles le 6 février dernier, ce vaste pays d’Afrique centrale amorce une laborieuse stabilisation.

Jusqu’alors, il était interdit à Bangui d’acheter même un pistolet pour ses soldats quand les nombreuses milices qui les affrontent ou se battent entre elles (encore 23 morts samedi dans des combats entre miliciens le nord-est) – et contrôlent toujours 70% du territoire – s’approvisionnaient dans presque tous les calibres à leur guise aux frontières avec le Tchad et du Soudan. Une situation dénoncée de longue date par le gouvernement centrafricain, et la Russie qui le soutient.

Fort de cette première victoire pourtant toute symbolique, Bangui espère un nouvel allègement prochainement pour des armements plus lourds.

Dans les faits, « l’embargo est quasiment levé de moitié », estime Hans de Marie Heungoup, chercheur à l’International Crisis Group (ICG). Cela permettra aux militaires de mieux rivaliser avec un ennemi déjà largement équipé en armes de ces calibres, notamment les mitrailleuses montées sur véhicules pickup. Et puis, « le matériel lourd comme les hélicoptères ou les blindés n’est sans doute pas la priorité de l?armée, faute de moyens financiers et d’une capacité logistique suffisante », souligne le chercheur.

Rivalité franco-russe

Ainsi, la décision de l’ONU ne pourra pas, dans l’immédiat au moins, renverser les rapports de force sur le terrain. D?autant que les Faca, les forces armées centrafricaines, en pleine reconstruction, ne comptent qu’environ 4.000 soldats opérationnels, dont la moitié à Bangui, face à des miliciens rebelles largement plus nombreux, même s’il n’existe pas d’estimations fiables de leurs effectifs.

Pour Bangui, l?assouplissement marque toutefois une première étape d?un processus engagé de longue date. « Le gouvernement a multiplié les efforts pour sensibiliser ses partenaires et garantir la sécurité et la traçabilité des armes », commente son porte-parole Ange-Maxime Kazagui.

Un chantier indispensable à la levée des sanctions dans un pays déjà ravagé par deux guerres civiles depuis 2004, au cours desquelles les équipements de l?armée ont été intégralement pillés par les rebelles. L’Union européenne a largement contribué à la sécurisation des futurs stocks, en finançant la construction de sites de stockage d’armes et munitions aux normes internationales, dont la construction est assurée par l’ONU.

Pour la Russie aussi, très présente à Bangui, le vote à l’unanimité est un succès diplomatique. En janvier, puis en août, Moscou avait déjà effectué deux livraisons d’armes légères en Centrafrique, sur dérogation de l’ONU. « La levée totale de l’embargo est une priorité de la Russie, ce qui n’est pas nécessairement le cas de la France ou de l’Union européenne », souligne Hans de Marie.

Côté français, le chemin a été plus tortueux. « Paris a fini par lâcher après avoir longtemps soutenu l’embargo », estime Thierry Vircoulon, coordinateur de l’observatoire Afrique australe et centrale de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

« Le pouvoir centrafricain a su utiliser à son profit la forme de rivalité qui existe entre la France et la Russie », analyse Hans de Marie Heungoup, ajoutant: « c?est une victoire que Faustin Archange Touadera peut valoriser politiquement », alors que l’élection présidentielle se profile en 2020.

« Aujourd’hui, tout Centrafricain se félicite de cette décision », assure Thierry Georges Vackat, président de la commission de défense à l?Assemblée nationale. Pour Martin Ziguélé, député et ex-candidat à la présidentielle de 2016, la levée de l’embargo « est une cause nationale » face à des milices bien équipées qui continuent de perpétrer des exactions presque au quotidien contre la population civile.

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