Politique

Maroc : le débat sur l’avortement relancé après l’arrestation de la journaliste Hajar Raïssouni

« Mon corps, mon choix », est-il écrit en arabe sur cette pancarte, brandie au cours d'une manifestation de soutien à Hajar Raïssouni, jeune femme emprisonné pour « avortement illégal », lundi 9 septembre 2019 à Rabat.

« Mon corps, mon choix », est-il écrit en arabe sur cette pancarte, brandie au cours d'une manifestation de soutien à Hajar Raïssouni, jeune femme emprisonné pour « avortement illégal », lundi 9 septembre 2019 à Rabat. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

La deuxième audience du procès de Hajar Raïssouni, arrêtée fin août pour « avortement illégal », doit se tenir lundi 16 septembre. Dans le royaume, l’incarcération de la jeune journaliste a relancé le débat sur l’Interruption volontaire de grossesse (IVG), dont certaines modalités avaient été fixées dès 2015 par le roi Mohammed VI.

Elle n’a que 28 ans et elle au centre d’une intense polémique à multiples entrées. Hajar Raïssouni est journaliste au quotidien arabophone Akhbar Al Youm. Le 31 août, elle a été arrêtée aux portes d’une clinique de Rabat. Depuis, la jeune femme est maintenue en détention provisoire, notamment accusée, selon cinq articles du Code pénal, de débauche et de consentement à pratiquer l’avortement.

L’arrestation d’une journaliste de l’un des principaux quotidiens nationaux ne pouvait pas passer longtemps inaperçue. Sites d’informations et réseaux sociaux ont immédiatement relayé la nouvelle. Très vite, on apprend que le compagnon de Hajar, un universitaire soudanais, ainsi que le gynécologue suspecté d’avoir pratiqué l’Interruption volontaire de grossesse (IVG), la secrétaire de ce dernier et un infirmier, sont aussi inculpés.

Une personnalité aussi peu suspecte de parti pris contestataire que Samira Sitaïl, directrice de l’information sur la chaîne publique 2M, s’est, comme des milliers d’autres internautes, fendue d’un tweet d’indignation.

Les détails de l’affaire n’ont cessé de nourrir la polémique durant une quinzaine de jours. Lors de l’audience du 9 septembre, les journalistes découvrent ainsi que le médecin inculpé et incarcéré est récipiendaire d’un Wissam Al-Moukafa Al-watania (ordre du mérite national), pour sa longue carrière. Aux indignations, dès le 11 septembre, des messages quasi automatiques ont commencé à circuler sur Twitter, exigeant que les poursuites soient maintenues, et la loi appliquée.

Rester sur le terrain juridique

« Les poursuites engagées contre une journaliste ne sont pas liées à son statut professionnel, mais à des actes en relation avec l’avortement. » Si le procureur a décidé de publier un communiqué dès le 5 septembre, c’est que les suspicions vont bon train. Les rapports entre l’appareil d’État et le quotidien critique Akhbar Al Youm n’ont pas toujours été radieux. Pour beaucoup, Hajar Raïssouni, sympathisante du mouvement islamiste et démocrate, supportrice du Hirak, mouvement social dans le Rif, est punie pour ses engagements – Hajar est aussi la nièce d’Ahmed Raïssouni, l’un des oulémas les plus influents du monde arabe, voix conservatrice mais aussi critique des institutions politiques marocaines.

Je traiterai cette affaire comme une affaire privée et purement juridique, et il se trouve que le dossier est basé sur des éléments inexistants

L’avocat de Hajar Raïssouni, Me Saad Sahli, habitué des procès médiatiques – il avait déjà défendu en 2011 la star du journalisme Rachid Niny – , préfère lui aussi se concentrer sur le fond de l’histoire. « Pour le moment, nous ne parlerons pas de libertés individuelles. Je traiterai cette affaire comme une affaire privée et purement juridique, et il se trouve que le dossier est basé sur des éléments inexistants. On parle d’un flagrant délit sans délit », explique-t-il à Jeune Afrique.

« Opportunisme »

Lors d’une manifestation organisée le 9 septembre en soutien à la jeune femme, toujours retenue à la prison d’El Arjat 1, en banlieue de Rabat, des militantes féministes et défenseurs des libertés individuelles tenaient à rappeler ces chiffres, issus d’un rapport du parquet pour l’année 2018 : au Maroc, 73 personnes ont été poursuivies pour des avortements, 14 500 pour des relations en dehors du mariage, 3 040 pour adultères…

Au sein de la jeunesse du Parti de la justice et du développement (PJD, formation islamiste au gouvernement), nombre de militants craignent que la jeune femme ait bien été arrêtée pour ses écrits. Mais la même organisation a publié un communiqué accusant d’opportunisme les partisans du droit à l’avortement. Pour les conservateurs, pas question que le cas de la jeune Hajar ne devienne le symbole d’un combat en faveur de la dépénalisation de l’IVG.

Le communiqué du parti est notamment tombé après qu’Amina Maelainine, députée islamiste elle-même au cœur d’une polémique après avoir été photographiée sans son voile à Paris, a proposé l’ouverture d’un débat sur les libertés individuelles au sein du parti, dans un long message publié sur sa page Facebook après l’arrestation de Raïssouni.

Le projet de loi relancé

Le Conseil national des droits humains (CNDH), une institution chargée de promouvoir la protection des droits de l’homme, a quant à lui annoncé, par l’intermédiaire de sa présidente Amina Bouayach, qu’il présenterait rapidement des recommandations pour amender le Code pénal en faveur d’une dépénalisation de l’avortement.

Pour Mohammed VI, l’avortement peut être autorisé pour des grossesses résultant de viol ou d’inceste, ou en cas de graves malformations et maladies incurables pour le fœtus

Les Marocaines attendent en fait toujours une réforme censée être lancée. La diffusion en 2015 d’un reportage sur les avortements clandestins avait entraîné un intense débat, avant que le roi Mohammed VI ne tranche via un communiqué. Le souverain poussait à autoriser l’IVG lors de « grossesses résultant d’un viol ou de l’inceste », ou encore de « graves malformations et maladies incurables que le fœtus pourrait contracter ».

Un texte de loi en ce sens a été adopté dès 2016 en Conseil de gouvernement. Mais depuis, silence radio. En 2018, le médecin Chafik Chraïbi, l’un des plus fervents défenseur du droit à l’avortement, avait alerté Jeune Afrique sur le retard accusé. Mostafa Brahimi, député islamiste et médecin de profession, favorable à un débat ouvert, avait alors expliqué : « Si tout tarde, c’est aussi que la réforme sur le droit à l’avortement a été intégrée à la réforme plus globale du Code pénal. » Il se trouve que le projet de loi visant à la refonte de ce dernier vient d’être remis sur la table au Parlement…

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