Sécurité

Mali : quand l’ancien juge islamique de Tombouctou au temps de l’occupation jihadiste se pose en homme de paix

L'ancien juge islamique de Tombouctou, Houka Houka Ag Alhousseini, à Bamako le 9 septembre 2019, exhibe ce qu'il présente comme des attestations d'ONG et d'autorités.

L'ancien juge islamique de Tombouctou, Houka Houka Ag Alhousseini, à Bamako le 9 septembre 2019, exhibe ce qu'il présente comme des attestations d'ONG et d'autorités. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

À la tête du tribunal islamique de Tombouctou pendant l’occupation de la ville par les jihadistes, en 2012, Houka Houka Ag Alhousseini est désormais sous le coup de sanctions de l’ONU. Il continue pourtant d’exercer en tant que juge islamique et affirme même œuvrer à la paix. Jeune Afrique l’a rencontré.

Inscrit par l’ONU en juillet sur la liste des individus qui font obstacle à la mise en œuvre de l’accord de paix d’Alger, Mohamed Ag Alhoussini, alias Houka Houka Ag Alhousseini, est désormais sous le coup d’une interdiction de voyager, et il est défendu à toute organisation de lui accorder un quelconque soutien.

Pourtant, celui qui, en 2012, a exercé pendant dix mois la fonction de cadi (juge islamique) à Tombouctou, sous l’égide des groupes jihadistes, continue de participer activement à la vie politique malienne. Samedi 7 septembre, il était notamment présent au Palais de la Culture de Bamako, lors du lancement du mouvement politico-religieux de l’imam Mahmoud Dicko.

Le lundi suivant, c’est dans la résidence de l’un de ses proches, à Bamako, que Jeune Afrique a pu le rencontrer. Vêtu d’un boubou blanc immaculé, c’est un homme au large sourire qui, dans le salon cossu, s’est employé à nier sa responsabilité dans les exactions commises pendant l’occupation du Nord par les jihadistes. Choisissant ses mots avec soin, l’ancien cadi de Tombouctou se présente même désormais comme un artisan de la paix.

Il avait droit de vie ou de mort

« Il avait droit de vie ou de mort ». C’est pourtant ainsi que Moctar Mariko, le président de l’Association malienne pour la défense des droits de l’homme (AMDH), résume l’influence que détenait Houka Houka Ag Alhousseini quelques années plus tôt.

En 2012, alors que la ville est sous la coupe d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), il est chargé d’appliquer la charia, telle qu’interprétée par les théoriciens islamistes radicaux. Le tribunal islamique qu’il dirige « a ordonné, entre autres, des amputations, lapidations, flagellations et arrestations arbitraires », accuse la Fédération internationale des droits de l’homme. L’AMDH l’accuse pour sa part d’avoir pratiqué des mariages forcés – synonymes de viols pour les « épouses » sur lesquelles les combattants jihadistes avaient jeté leur dévolu.

En 2014, Houka Houka Ag Alhousseini est arrêté par l’armée malienne dans son village du cercle de Goudam, à l’ouest de Tombouctou. Mais, à l’issue de négociations entre le gouvernement malien et les groupes armés du Nord, il est libéré en août de la même année, ce qui suscite l’indignation des organisations de défense des droits de l’homme, aussi bien maliennes qu’étrangères, qui exigent qu’il soit jugé pour les crimes qu’il aurait commis dans la cité aux 333 saints.

Réintégré par Bamako

Depuis, Houka Houka vit à Ariaw, un village de la commune d’Essakane, à l’ouest de Tombouctou. En septembre 2017, il y a été officiellement réintégré dans ses fonctions d’enseignant par le gouverneur de Tombouctou, Koina Ag Ahmadou, « sous la pression du dirigeant de la Coalition du peuple de l’Azawad (CPA), Mohamed Ousmane Ag Mohamidoune », selon le groupe d’experts de l’ONU sur le Mali. Outre les cours qu’il dispense aux enfants, il continue par ailleurs à faire appliquer la charia dans cette zone où Aqmi et ses alliés sont influents.

« La sphère d’influence de Houka Houka s’est récemment élargie vers l’est, dans la région de Ber (bastion des Arabes Bérabiche, situé à 50 kilomètres de Tombouctou), ainsi que dans le nord de Tombouctou », soulignent les rapporteurs onusiens, qui l’ont placé en juillet sur la liste des personnes faisant obstacle à la mise en œuvre de l’accord d’Alger.

Alliance avec Al-Furqan

Pour « asseoir son autorité » Houka Houka s’appuie « sur des agents d’Al-Furqan et sur la peur que cette organisation terroriste fait régner dans la région de Tombouctou en se livrant à des attentats sophistiqués contre les forces de défense et de sécurité internationales et maliennes et à des assassinats ciblés », détaille l’ONU pour justifier les sanctions prises récemment à son encontre.

Lui continue pour sa part à clamer son innocence et exhibe devant ses visiteurs des liasses d’attestations signées de différentes autorités locales et nationales comme autant de preuve, à l’en croire, qu’il « œuvre pour la paix ».

Jeune Afrique : Vous avez participé au lancement du mouvement de l’imam Mahmoud Dicko. Comptez-vous entrer en politique ?  

Houka Houka Ag Alhousseini : Comme beaucoup des imams et des cadis, je me trouve à Bamako sur invitation de l’imam Mahmoud Dicko pour une rencontre de tous les leaders religieux du Mali. Dans la salle, j’ai assisté au discours de Mahmoud Dicko, qui parlait en bambara et en français, deux langues que je ne comprends pas. Ce n’est que plus tard que quelqu’un m’en a fait la traduction. Et j’ai alors compris qu’il a tenu des propos contre le pouvoir. Je suis étranger à tout cela. Je suis un nomade qui ne connaît que l’enseignement et le jugement islamique.

L'ancien juge islamique de Tombouctou, Houka Houka Ag Alhousseini, dans sa résidence à Bamako le 9 septembre 2019.

L'ancien juge islamique de Tombouctou, Houka Houka Ag Alhousseini, dans sa résidence à Bamako le 9 septembre 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Je n’ai pas de mouvement armé. Et je ne fais pas de politique

Vous êtes inscrit sur la liste des personnalités sanctionnées par l’ONU, qui vous accuse notamment de vous appuyer sur le groupe armé Al-Furqan. L’admettez-vous ? 

Je suis une victime ! Je ne connais pas l’accord de paix, je ne sais pas ce qui y est écrit. Mais je n’ai pas de mouvement armé. Et je ne fais pas de politique. Donc, comment pourrais-je agir contre l’accord de paix ? Je travaille tous les jours pour la paix dans ma localité, en réconciliant les communautés, en rendant justice et en enseignant aux élèves de mon village. Je demande aux enquêteurs de l’ONU de s’informer au niveau des autorités locales et régionales avant d’établir leurs rapports, parce que, dans le Nord du Mali, il y a beaucoup de règlements de comptes personnels…

Vous êtes également accusé d’appliquer la charia dans une zone sous influence de groupes jihadistes armés, comme vous l’aviez fait en 2012…

La plupart de temps, j’applique la charia dans ma localité de Zouera, parce que c’est là que j’habite et que se trouve le tribunal islamique. Je rends aussi la charia à Goundam et à Tombouctou. Aujourd’hui même, ici à Bamako, j’ai rendu la charia : une personne est venue porter plainte auprès de moi contre une autre qui ne lui avait pas remboursé une dette, à Tombouctou. J’ai rendu le jugement par le biais d’une décision écrite et signée.

Depuis votre remise en liberté, en 2014, combien de « jugements » avez-vous rendu ?

Je ne saurais le dire exactement. Beaucoup… Mais je vous assure qu’aucun n’a abouti à une amputation ou à une exécution.

Des habitantes de Tombouctou voilées selon les prescriptions des jihadistes, le 8 janvier 2012.

Des habitantes de Tombouctou voilées selon les prescriptions des jihadistes, le 8 janvier 2012. © STR/AP/SIPA

 

En mars 2015, vous figuriez parmi les 15 hommes visés par une plainte pour « crimes contre l’humanité­ », en l’espèce des viols, tortures, emprisonnements… Lorsque vous exerciez sous l’autorité des jihadistes, avez-vous rendu des jugements qui ont abouti à de telles exactions ?

Le jour où j’ai appris que la main d’un jeune homme avait été coupée, je n’ai pas voulu y croire. Dieu m’en est témoin : j’ai eu peur. Cette peine est inscrite dans le Coran, mais je n’ai jamais assisté ou ordonné son application durant toutes les années passées en tant que cadi. En réalité, j’ai senti que cela adviendrait, car les occupants de la ville voulaient passer à l’acte.

En 2012, nous étions plus de dix cadis au tribunal islamique de Tombouctou. Certains étaient des jihadistes, d’autres étaient originaires de la ville, comme moi, dont certains étaient en même temps les imams des mosquées de la ville.

En réalité, dans la pratique, toutes les décisions étaient prises par les occupants. Leur influence s’exerçait à tous les niveaux. C’est la principale raison des amputations et des assassinats à Tombouctou en 2012.

Des membres d'Ansar Eddine à Tombouctou, le 31 août 2012.

Des membres d'Ansar Eddine à Tombouctou, le 31 août 2012. © STR/AP/SIPA

Je suis passé devant un juge de Bamako, en août 2015, qui m’a blanchi de toutes ces accusations

Dans ce cas, pourquoi ne vous y êtes-vous pas opposé ? Pourquoi ne pas avoir démissionné ? Que répondez-vous aux victimes qui ont porté plainte contre vous ?

En août 2015, j’ai été entendu par un juge de Bamako, qui m’a blanchi de toutes ces accusations. Je défie qui que ce soit d’apporter la preuve que j’ai flagellé quelqu’un ou que j’ai signé l’ordre de mettre quelqu’un en prison, de couper la main d’une personne ou de l’exécuter.

En revanche, j’ai des preuves du fait que j’ai assisté les populations de Tombouctou durant l’occupation. C’est d’ailleurs en reconnaissance de cette assistance que la Direction de l’hydraulique de Tombouctou, après l’occupation, a réalisé un forage dans mon village…

Les combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et de l’État islamique dans le Grand Sahara prennent régulièrement pour cible l’armée malienne, les forces de l’ONU et de Barkhane. Que pensez-vous de ces attaques meurtrières ?

Ce que l’armée subit, certains citoyens le subissent aussi dans le Nord et le Centre. Les assaillants pensent peut-être qu’ils font le jihad, mais je n’approuve pas cela. Les soldats maliens sont mes frères et voisins.

En ce qui concerne Barkhane et la Minusma, je dis simplement que si le Mali bénéficie réellement de leur soutien, alors je ne suis pas d’accord avec ces attaques. Mais je reste convaincu que la meilleure façon de ramener la paix au Mali est de laisser les Maliens discuter entre eux pour trouver une solution de sortie de crise.

Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans.

Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans. © Capture d’écran/Image de propagande

Iyad Ag Ghaly ferait mieux de discuter avec ses frères maliens

En 2012, à Tombouctou, vous avez notamment été en contact avec Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans. S’il était en face de vous aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Je lui dirais que je considère qu’il est dans une fitna, une « guerre interne », et non dans un jihad. Et que selon moi, il ferait mieux de discuter avec ses frères maliens afin d’arrêter que le sang de ses concitoyens continue de couler. Iyad Ag Ghaly veut l’application de la charia au Mali alors même que la Constitution malienne n’interdit pas la charia, et qu’aucune loi ou convention internationale n’interdit la charia. Je ne vois donc pas pourquoi les Maliens continuent à s’entre-tuer.

La CPI a condamné Ahmad Al Faqi Al Mahdi à neuf ans de prison pour la destruction des mausolées de Tombouctou. Al Hassan, l’ancien chef de la police islamique, est également poursuivi à La Haye pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.  Quel jugement portez-vous sur les exactions qu’ils sont accusés d’avoir commises ?

Je désapprouve la destruction des mausolées de Tombouctou par Al Faqi. Cette destruction était une grosse erreur, un acte irrespectueux vis-à-vis de la population, qui a créé une guerre interne au sein des populations. Quant à Al Hassan, il jouait le rôle de la police islamique et il a fait ce qu’un policier doit faire. Ces deux hommes sont effectivement de ma tribu, et cela me fait mal de les voir traînés devant les tribunaux internationaux.

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