Analyses

[Tribune] Présidentielle en Tunisie : un véritable test pour le fragile processus démocratique

Par

Journaliste tunisien.

À Tunis, le 2 septembre 2019. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Dimanche 15 septembre, plus de sept millions d’électrices et d’électeurs tunisiens sont appelés aux urnes pour désigner leur futur président, sur fond de suspicion et d’incertitude. La mort du président de la république Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet dernier, a chamboulé le calendrier électoral, faisant passer la présidentielle avant les législatives fixées le 6 octobre prochain.

Vingt-six candidats ont été retenus par l’Instance indépendante pour les élections (Isie), sur un total de 98 prétendants, pour la plupart farfelus et loufoques qui cherchaient à se faire remarquer, sans plus. La loi électorale étant trop permissive, elle autorise tout citoyen âgé de 35 ans au moins, à déposer sa candidature à la magistrature suprême sur présentation d’une simple copie de sa carte d’identité nationale, en attendant de compléter son dossier.

L’un des principaux favoris, le magnat des médias Nabil Karoui, se trouve en prison depuis le 23 août dernier, en vertu d’un mandat de dépôt émis le jour même à son encontre pour évasion fiscale et blanchiment d’argent. Son arrestation, quelques heures après l’émission du mandat à une station de péage alors qu’il rentrait à Tunis après une visite dans la ville de Béja – à 100 kilomètres au nord-ouest de la capitale – a suscité de vives réactions au sein de son parti, Qalb Tounes, et parmi les autres candidats et organisations de la société civile.

Chahed accusé d’instrumentaliser la justice

La Ligue tunisienne des droits de l’homme dénonce « une volonté d’éliminer un des concurrents à la course à la présidence ». À son tour, l’Ordre national des avocats tunisiens (Onat) a appelé le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et le ministère de la Justice à « faire face à tous les dérapages et aux tentatives d’instrumentalisation de la justice à des fins politiques et de la mettre à l’écart des clivages et des luttes politiques ». Un autre candidat, Slim Riahi, se trouve à l’étranger pour échapper à une peine de prison pour chèque sans provisions.

La mission d’observation électorale de l’Union européenne a appelé les autorités tunisiennes à prendre les ‘mesures nécessaires’

Les deux accusent nommément le chef du gouvernement Youssef Chahed, candidat lui aussi, d’instrumentaliser la justice à des fins électorales. Ce qu’il récuse, affirmant que l’institution est indépendante. Privés de campagne et de participation aux débats oraux organisés pour la première fois entre tous les candidats, ils ont crié à l’injustice. La mission d’observation électorale de l’Union européenne a appelé les autorités tunisiennes à prendre « les mesures nécessaires afin de permettre à tous les candidats, dont Nabil Karoui, de mener campagne dans le respect du principe d’égalité des chances au scrutin présidentiel, tel qu’énoncé par la loi électorale tunisienne et les dispositions réglementaires en vigueur ».

Rumeurs et soupçons

L’élection présidentielle est un véritable test pour le fragile processus démocratique engagé après la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Alors qu’en 2011, lors des élections de l’Assemblée nationale constituante, et en 2014, à l’occasion des scrutins présidentiel et législatif, au cours desquels les deux gouvernements respectifs de Béji Caïd Essebsi et de Mehdi Jomâa, n’étaient pas parties prenantes, cette année l’équipe gouvernementale sortante est directement concernée.

Youssef Chahed et le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi sont candidats. Bien plus, sept ministres et conseillers de l’ex-chef du gouvernement ont été cooptés têtes de listes pour les législatives. Et même si Chahed et Zbidi se sont mis en congé, le temps de faire campagne, ils sont accusés, notamment le premier, d’utiliser les moyens de l’État.

La neutralité de l’administration, des lieux de culte, ainsi que des médias publics et privés, est mise en cause. D’où cette crainte qui pèse sur les résultats, malgré les assurances de l’Isie, qui a fixé les règles de la campagne électorale en annonçant des principes importants pour le bon déroulement de l’élection. Et le déploiement de milliers d’observateurs et de missions de contrôle nationaux et étrangers pour suivre à la loupe le déroulement de l’opération.

Des rumeurs et des soupçons pèsent sur le financement de la campagne de certains candidats. Chawki Tabib, président de l’Instance de lutte contre la corruption, craint que l’argent sale n’empeste tout le processus, et pointe du doigt des lobbys qui pourraient mettre la main sur les urnes et manipuler les résultats. Le candidat Néji Jalloul, ancien ministre de l’Éducation, n’y est pas allé par le dos de la cuillère, accusant certains hommes d’affaires véreux de chercher à décider l’issue du scrutin.

Situation ubuesque

Cette situation ubuesque a plombé le climat ambiant déjà tendu, avec des relents d’accusations et de coups bas. Les principaux candidats, notamment l’ex-chef du gouvernement et son ministre de la Défense, ont mené une campagne particulièrement agressive, avec une volonté parfois délibérée d’abîmer, de rogner et de casser l’image de l’adversaire. Ils n’ont laissé que peu de place aux projets et aux programmes, préférant faire étalage des échecs des uns et des défauts des autres, ou bien vanter leurs qualités, réelles ou supposées. On n’a pas non plus manqué de raviver le sentiment régionaliste, de jouer sur la division du pays entre Tunisois et Sahéliens.

Abdelkrim Zbidi a même accusé, dans une interview accordée à Jeune Afrique, le clan de son rival d’avoir « sorti l’artillerie lourde pour me salir et souiller l’honneur de ma famille, dans un but clair : me dissuader de postuler à la magistrature suprême, parce que, selon les initiateurs de ces attaques, je représente un candidat sérieux qui pourrait menacer leur champion ». Les principaux prétendants n’échappent pas non plus aux calomnies, comme Youssef Chahed, qui se plaint des attaques menées contre lui pour le discréditer auprès de l’opinion publique.

Le scrutin s’annonce très serré entre quatre ou cinq candidats donnés favoris : Nabil Karoui, Abdelkrim Zbidi, Youssef Chahed, Abdelfattah Mourou et Kaïs Saïed. Voire Abir Moussi, cette « bénaliste » convaincue. Il représente un enjeu très important pour les Tunisiens. Leur choix se fera, beaucoup plus pour un homme que pour un programme. C’est pourquoi tout pronostic serait risqué. La seule certitude, c’est que le scrutin de dimanche mettra fin aux ambitions de plusieurs prétendants.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte