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[Exclusif] Tunisie – Nabil Karoui : « Je suis le premier prisonnier politique depuis la révolution »

Le candidat à l'élection présidentielle tunisienne Nabil Karoui.

Le candidat à l'élection présidentielle tunisienne Nabil Karoui. © Khaled Nasraoui/ZUMA Press/REA

Arrêté le 23 août, Nabil Karoui est le grand absent du débat présidentiel. Depuis sa cellule de la prison de la Mornaguia, près de Tunis, le favori du premier tour a confié à Jeune Afrique sa frustration de ne pas pouvoir s’impliquer directement dans la campagne, mais aussi sa colère contre le complot qu’il estime ourdi contre lui. Entretien.

Les équipes de Nabil Karoui avait prévu un entretien qui aurait dû être diffusé sur la chaîne El Hiwar Ettounsi, en conformité avec le temps de parole imparti à chaque candidats. Mais la justice en a décidé autrement et a refusé que celui qui, malgré son incarcération préventive, est toujours en course pour la présidentielle, participe aux débats télévisés organisés entre la vingtaine de concurrents.

Jeune Afrique, qui suit depuis sa genèse l’affaire Karoui, a obtenu l’accord du détenu pour une interview à distance. Un format exceptionnel du fait du règlement carcéral tunisien, qui n’autorise que les visites de la famille et des avocats.

Très rapidement, les représentants légaux de Nabil Karoui ont accepté les conditions soumises par la rédaction pour cet échange atypique : le candidat s’engageait à répondre à toutes les questions établies librement par nos soins, ses conseillers en communication ne pouvant exercer aucun droit de regard sur les questions ni sur les propos recueillis, qu’ils devaient nous transmettre intégralement.

Le 12 septembre, peu avant que les réponses à notre questionnaire – communiquées au journal arabophone Acharaâ El Magharebi, qui les a publiées dans la soirée – ne nous parviennent, l’aspirant à la magistrature suprême a annoncé qu’il entamait une grève de la faim pour réclamer le droit de voter dimanche. La Cour de cassation doit examiner ce 13 septembre, un recours contre son arrestation, ses avocats estimant que les magistrats à l’origine de l’initiative ne sont pas habilités à statuer sur les accusations de blanchiment d’argent et de fraude fiscale formulées à son encontre.

Jeune Afrique : Dans quel état d’esprit êtes-vous, dans cette dernière ligne droite avant le premier tour de la présidentielle ?

Nabil Karoui : J’ai décidé de commencer une grève de la faim pour dénoncer le fait de ne pas pouvoir voter et de ne pas pouvoir m’adresser aux Tunisiens en tant que candidat. Quelle situation ubuesque ! Être parmi les favoris et ne même pas pouvoir utiliser mon droit constitutionnel de voter… Mais pour répondre à votre question, je suis comme d’habitude combatif, optimiste et résilient.

Arrivez-vous à suivre la campagne depuis votre cellule ?

Oui, ou du moins ce qui se passe à la télévision, puisqu’on reçoit les chaînes tunisiennes 24 heures sur 24.

Parvenez-vous à donner des directives à votre équipe ?

Pas du tout, puisque je suis isolé ici et que je ne peux pas voir mes équipes. Cependant, grâce à mes avocats, on arrive à échanger quelques bribes d’informations, mais seulement du lundi au vendredi, car les visites sont interdites le week-end.

Avez-vous des retours sur la façon dont votre incarcération influe sur votre électorat ?

Ma relation avec mon électorat est indéfectible. C’est le peuple tunisien de la classe moyenne et celle défavorisée, ceux de la Tunisie oubliée, ceux qui sont en train de sombrer ou qui souffrent au quotidien. Ils me connaissent, ils me font confiance.

Cette relation ne peut pas être brisée par quelques semaines de prison, comme l’imagine ceux qui m’ont emprisonné. J’espère que ce qui m’arrive ouvrira les yeux de tous les Tunisiens sur les pratiques de ce système où aucun d’entre nous n’est à l’abri d’une injustice.

Une affiche électorale du candidat Nabil Karoui, à Tunis.

Une affiche électorale du candidat Nabil Karoui, à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Avez-vous regardé les débats télévisés ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Oui, j’ai regardé les « débats ». Et la première question que je me suis posée, c’est : « Combien de millions de dinars [centaines de milliers d’euros] a coûté cette production ? » Qui va payer ? Le contribuable, comme d’habitude. Sur la forme, c’était une série de monologues qui ressemblaient à des récitations, et qui n’ont pu que rabaisser l’image de la fonction présidentielle auprès des téléspectateurs. Comme d’habitude, importer des formats étrangers sans les adapter à la réalité du pays ne peut que produire un fossé entre le candidat et le peuple.

Quelle est la crédibilité du service public d’organiser des débats où deux candidats, dont le favori des sondages, ne sont pas présents ?

Politiquement, le fait qu’on ne m’ait pas autorisé, ni invité ou même laissé mon pupitre vide, reflète bien la situation actuelle où tous les outils de l’État sont aux ordres de la coalition au pouvoir, c’est-à-dire Ennahdha, Youssef Chahed et son parti Tahya Tounes. Quelle est la crédibilité de ce service public, plutôt service gouvernemental, d’organiser des débats où deux candidats [Nabil Karoui et l’homme d’affaires Slim Riahi, en exil en France], dont le favori des sondages, ne sont pas présents ?

Quels sont vos conditions de détention ? Êtes-vous bien traité ?

Je suis traité correctement, avec respect, mais sans privilèges. Néanmoins, cela reste une prison, où je suis privé de ma liberté, de mes droits constitutionnels et de mes proches.

Dans quelles conditions votre arrestation s’est-elle déroulée ?

Mon arrestation a été une caricature, avec un usage de violence physique et morale auxquelles je n’ai jamais été confronté. Cependant, j’y étais plus ou moins préparé psychologiquement, et j’avais essayé de sensibiliser mon entourage.

Cette arrestation a été le point d’orgue d’un processus connu de tous, qui a commencé au mois d’avril avec l’assaut policier sur Nessma TV [la chaîne de télévision qu’il a fondée en 2007], qui s’est poursuivi pendant le mois de ramadan avec le harcèlement de mon association Khalil Tounes, pour s’amplifier ensuite avec les amendements d’exclusion apportés à la loi électoraleque le défunt président Béji Caïd Essebsi a refusé de signer.

Du fond de ma cellule, où je côtoie des gens honorables qui ont plus de valeur que ceux qui m’ont mis dans ce cachot, je défie encore ces derniers

Il faut aussi mentionner que j’ai déjà subi, de même que mon frère Ghazi, pas moins de 12 contrôles fiscaux approfondis, sans oublier les lourdes amendes qui nous ont été infligées. Ajoutez à cela l’interdiction de voyage pour mon frère Ghazi et moi-même, ainsi que le gel de nos avoirs, sans compter les attaques sur les réseaux sociaux pour salir mon honneur, mon image, et pour détruire mes entreprises.

Malgré ce harcèlement que j’estime inhumain, injuste, liberticide et anticonstitutionnel, je suis debout. Du fond de ma cellule, où je côtoie des gens honorables qui ont plus de valeur que ceux qui m’ont mis dans ce cachot, je défie encore ces derniers. Je résiste par ce combat, qui n’est pas uniquement mon combat. C’est celui de tous les Tunisiens qui sont opprimés depuis trop longtemps, appauvris et humiliés dans leur vie quotidienne.

Nabil Karoui, le 23 janvier 2012 à Tunis.

Nabil Karoui, le 23 janvier 2012 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Que répondez-vous aux chefs d’inculpation de « blanchiment d’argent » et « d’évasion fiscale » qui ont justifié votre arrestation ?

Malheureusement, avec certains magistrats aux ordres, je m’attendais au pire. J’aurais pu être accusé d’avoir participé à un génocide ou à des actes de terrorisme, ou encore d’espionnage. Dans la Tunisie de Tahya-Ennahdha, tout est possible pour les opposants qui ne s’allient pas ou ne s’inclinent pas.

Votre situation a fait l’objet de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale française, ainsi que de communiqués de la mission d’observation de l’Union européenne et de la fondation Carter. Est-ce vous qui les avez contactés ?

L’injustice que je subis est flagrante : comment peut-on s’étonner que les parlementaires français, l’Europe et les Américains, qui observent tous attentivement la situation en Tunisie, ne s’indignent pas de cette dérive autocratique du pouvoir en place, qui est d’ores et déjà en train d’entacher le processus démocratique et électoral en cours ?

A-t-on tenté de négocier votre libération contre le retrait de votre candidature ?

Comme je ne négocie jamais sur mes principes, je n’accepterai jamais de me retirer. Seules les urnes pourraient m’exclure de la présidentielle, c’est-à-dire si le peuple ne vote pas pour moi dimanche.

Si vous êtes au second tour, que comptez-vous faire ?

Si je suis au second tour, je pense que l’opinion publique nationale et internationale feront en sorte de mettre fin à cette situation, aussi folle que rocambolesque, dans laquelle s’est retrouvé le pays.

Tout cela à cause d’un cartel qui essaie de toutes ses forces de se maintenir au pouvoir, en utilisant les moyens de l’État et en refusant le principe démocratique d’alternance et d’une transmission pacifique du pouvoir par les élections.

Si vous n’êtes pas qualifié, soutiendrez-vous un candidat ?

Je n’imagine pas ne pas être au second tour. Sauf si une opération de fraude massive vient biaiser le scrutin.

Quel espoir avez-vous d’être libéré, et quels leviers comptez-vous actionner ?

Je suis le premier prisonnier politique depuis la révolution. Je suis séquestré ici illégalement, mais je ne pense pas que cette situation puisse perdurer au-delà du 15 septembre. Cela va devenir un scandale international catastrophique et dommageable à l’image de la Tunisie.

Selon vous, l’opinion publique tunisienne est-elle prête à accepter que vous passiez de la prison de la Mornaguia au Palais de Carthage ?

Les Tunisiens savent quelle injustice je subis. Le combat politique passe souvent par la case prison, mais peut aussi aboutir au palais de Carthage. Depuis les indépendances, et même avant, combien de leaders politiques en Afrique et dans les pays arabes ont-ils été emprisonnés par leurs adversaires politiques, avant de finalement arriver au pouvoir ? Bourguiba lui-même est passé par l’exil et la prison avant de conquérir la magistrature suprême.

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