Défense

« Mauvaise troupe » : du Mali à la Centrafrique, enquête sur la dérive des jeunes recrues de l’armée française

Des soldats français patrouillent près de Bangui, en Centrafrique, le 6 janvier 2014.

Des soldats français patrouillent près de Bangui, en Centrafrique, le 6 janvier 2014. © AP/SIPA

Les journalistes françaises Justine Brabant et Leïla Miñano ont enquêté au plus près de l’armée française, sur ses nouvelles recrues. Dans « Mauvaise troupe », elles racontent le quotidien de ces jeunes soldats souvent mal informés, parfois envoyés dans la précipitation sur les opérations extérieures africaines.

« C’était un cauchemar. On ne savait plus où était le bien et le mal. » C’est par ces mots qu’un jeune soldat français choisit de décrire l’opération Sangaris, déployée en Centrafrique de 2013 à 2016 pour protéger les populations civiles.

Au travers d’une longue enquête auprès des nouvelles recrues de l’armée française, Mauvaise Troupe décrit le quotidien de ces jeunes soldats recrutés à tour de bras par une armée française qui peine à séduire, au-delà d’un éphémère effet « post-Charlie ». Après les attentats qui ont touché le pays en 2015, la France « en guerre » lance l’opération Sentinelle, qui mobilise quotidiennement entre 7 000 et 10 000 soldats sur le territoire français.

Certaines de ces « sentinelles » seront par la suite propulsées à l’étranger, sur des terrains d’opération complexes auxquels ils ne comprenaient pas grand-chose, au Mali ou en Centrafrique. Des missions aux mandats mal définis, où ces jeunes biberonnés aux jeux vidéos, qui se rêvent en héros et affichent fièrement leur vie de jeunes soldats sur les réseaux sociaux, découvrent l’horreur… ou y participent.

L’enquête décrit une armée « à bout de nerfs », « cassée par les cadences infernales » des Opérations militaires extérieures (Opex) qui s’enchaînent. Surtout, elle revient sur une suite de dérives et de crimes commis en terres étrangères et restés largement impunis. Et démontre comment l’armée préfère se débarrasser, en silence, comme des « Kleenex », des soldats qui rentrent traumatisés de leurs missions.

Leïla Miñano (gauche) et Justine Brabant (droite) à Paris, le 11 septembre 2019.

Leïla Miñano (gauche) et Justine Brabant (droite) à Paris, le 11 septembre 2019. © Marième Soumaré

Jeune Afrique : Une grande partie de votre livre est consacrée à l’opération Sangaris, en Centrafrique : pourquoi lui avoir accordé une place aussi importante ? Que dit-elle des dérives observées chez les jeunes recrues que vous relatez dans votre enquête ?

Leïla Miñano : L’idée de ce livre nous vient justement de la Centrafrique. En travaillant sur les accusations de viols contre des enfants dans ce pays [avec Anne-Laure Pineau, les deux journalistes ont publié, en 2017, le livre Impunité zéro. Violences sexuelles en temps de guerre : l’enquête, ndlr], nous nous sommes rendu compte de la présence sur le terrain de militaires très jeunes, qui ne savaient pas bien ce qu’ils faisaient là. On lisait dans les procès-verbaux des phrases comme « J’ai eu la belle vie là-bas », ou des détails de leurs sorties en boîte de nuit. Ça a attisé notre curiosité et nous sommes parties à la recherche des jeunes qui avaient pu se rendre coupables de certaines de ces exactions.

En Centrafrique, des jeunes se sont subitement retrouvés confrontés à des crimes de guerre, dans une situation chaotique

Justine Brabant : Je pense que la Centrafrique a été le dernier maillon d’une chaîne qui a fait craquer l’armée. Mises bout à bout, les opérations Sentinelle, Sangaris, puis Serval au Mali [qui deviendra Barkhane en août 2014, ndlr], ont peu à peu tiré sur la corde. Le livre suit par exemple la section d’une compagnie où 15 des 30 jeunes déployés venaient de terminer leurs classes [formation de base des nouvelles recrues, ndlr]. En matière d’effectifs et de temps de préparation des soldats, Sangaris a été l’opération de trop.

Des effectifs déployés dans l’urgence pour une mission préparée « en catastrophe »…

LM : Un rapport parlementaire français établit en effet que Sangaris a été préparée dans l’urgence. L’armée a envoyé des jeunes non aguerris sur une opération compliquée. Ils se sont subitement retrouvés confrontés à des crimes de guerre, dans une situation chaotique. C’est d’ailleurs l’un des arguments avancés par les militaires dans les enquêtes de commandement que l’on a pu consulter, pour expliquer les dérives qui ont pu arriver pendant cette opération.

Paul, un soldat qui part « traquer les djihadistes » au Mali, se retrouve à pourchasser un « ennemi invisible » parmi des populations qui s’opposent à la présence des troupes françaises. « Une haine dans le regard comme celle-là, je ne l’avais jamais vu décrite nulle part », raconte-t-il. Personne n’avait préparé les jeunes soldats à cette situation ?

LM : Paul pense qu’il va aller sauver des civils. Il a l’impression d’être un humanitaire, d’aller faire la chasse aux jihadistes, d’aller punir les méchants à la place des Maliens eux-mêmes, avant de se rendre compte que ces civils n’attendent pas qu’on les sauve. Ça provoque chez lui une déception très forte, car il se rend compte qu’il n’est pas forcément du côté de la « justice » comme il l’imaginait.

Vous revenez longuement sur cette « désillusion » de jeunes qui fantasment l’armée et leur mission de soldats, décrivant eux-mêmes leurs recruteurs comme des « vendeurs de rêves ». Quelle est la conséquence de cette déception sur leurs missions ?

JB : Concernant la Centrafrique, ils sont plusieurs à nous avoir décrit « une boucherie », expliquant littéralement : « Nous n’étions pas préparés à ça. » Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, résumera de manière diplomatique que la France avait « sous-estimé l’ampleur des haines entre Centrafricains », pour dire qu’elle n’avait pas estimé, par exemple, la capacité de nuisance des anti-balaka [milices « d’auto-défense » opposées au groupe armé de la Seleka, ndlr].

Les soldats avaient bien senti ce flottement. Ils reprochent aujourd’hui à leur commandement de les avoir envoyés sur un théâtre d’opération sans savoir ce qui s’y passait, et s’interrogent sur les ordres et contre-ordres qu’ils ont reçus. Nous revenons notamment sur le massacre d’une trentaine de personnes par les soldats de la MISCA [le contingent tchadien de la mission de maintien de la paix de l’Union africaine, ndlr] en mars 2014. Les militaires ont ouvert le feu contre des civils quasiment sous les yeux des forces françaises au PK12, un quartier de Bangui. « On ne comprend pas pourquoi on ne nous a pas demandé d’intervenir », nous diront les soldats présents. Cet épisode les a marqués, leur a fait questionner leur utilité et en aura poussé à se faire justice eux-mêmes.

Vous décrivez notamment le cas d’un civil centrafricain tabassé par des militaires français pour une histoire d’argent. « Ils se comportaient comme des animaux », décrira l’un des soldats présents. Comment expliquer que ce genre de dérives ne soit pas contrôlé par la hiérarchie militaire ?

LM : La hiérarchie sur place a été témoin et a, elle aussi, participé à ce tabassage. Il n’y avait plus de soupape de sécurité. Deux sous-officiers avaient tenté d’intervenir et s’étaient fait rembarrer par leurs supérieurs. Deux ans après les faits, un jeune soldat de première classe rempli de remords a dénoncé auprès de la hiérarchie ce qui s’était passé. L’enquête de commandement a mené à la condamnation de deux militaires [une radiation pour l’un et une « sanction lourde » pour le second]. On peut toutefois questionner ces sanctions, car tabasser un civil, le ligoter à un arbre, lui mettre un sac sur la tête, comme ils l’ont fait dans ce cas, constituent un crime de guerre.

Peut-on parler de consentement quand la personne en face n’a pas les moyens de se nourrir, de se loger ou de s’occuper de ses enfants ?

JB : Je pense qu’il y a également l’idée parmi la hiérarchie de laisser ses hommes  « se défouler » pour ne pas qu’ils commettent des crimes plus graves par la suite. Concernant le cas du massacre par les soldats tchadiens, il y a bien sûr des questions géopolitiques qui viennent s’ajouter à ça. Le Tchad est un allié important de la France, à qui il est difficile de demander des comptes.

Parmi les accusations qui pèsent sur les soldats de l’opération Sangaris, il y a les cas de viols d’enfants et de jeunes femmes, que vous avez rencontrés. Mais les militaires ont du mal à reconnaître de tels crimes et préfèrent parler de prostitution. Qu’en dit l’armée ?

LM : La question du consentement dans ce contexte est complètement viciée : est-ce qu’on peut parler de consentement quand la personne en face n’a pas les moyens de se nourrir, de se loger ou de s’occuper de ses enfants ? C’est pour ça qu’on parle de prostitution de survie. Les soldats ne se seraient pas rendu coupable de tels actes en France. Ils le font parce que c’est possible là-bas, ou plutôt que c’est rendu possible. Certains d’entre eux ont monnayé des relations sexuelles avec des bouteilles d’eau, dans la même logique que les cas de viols sur mineurs.

J’ai vu des gens demander des fellations à des enfants contre un carton de nourriture

JB : La hiérarchie parle de politique « tolérance zéro » dans ces cas-là, mais distribue des préservatifs à ces soldats dès leur arrivée sur le tarmac de l’aéroport. Ce climat alimente ce sentiment de toute-puissance : les soldats se sentent comme des rois, avec leur arme et leur paye. Il y a beaucoup de pédagogie et de formation à faire autour de la question du consentement dans les armées. C’est fou de voir à quel point ça n’est pas clair pour les militaires. Lorsque je demandais à des soldats s’ils avaient été témoins de cas de viols, certains me répondaient : « Non, j’ai vu des gens demander des fellations à des enfants contre un carton de nourriture, mais pas de viols »…

Les français de Sangaris et les Congolais de la Misca se déploient dans le quartier "Combattant" pour mener une opération de désarmement.   Le 18 mars 2014. République centrafricaine, Bangui.

Les français de Sangaris et les Congolais de la Misca se déploient dans le quartier "Combattant" pour mener une opération de désarmement. Le 18 mars 2014. République centrafricaine, Bangui. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Avez-vous observé une volonté de l’armée française de combattre cette impunité ?

JB : Sur les trois dossiers concernant les accusations de viols sur enfant, il y a eu un non-lieu, un classement sans suite et un dossier dont on n’a pas de nouvelles. Il faut préciser que pour la première décision, les juges n’ont pas estimé que les faits ne s’étaient pas produits, mais qu’ils ne disposaient pas d’assez d’éléments pour identifier les auteurs.

On soupçonne que l’armée puisse acheter le silence des victimes

LM : Je pense que quand l’armée française décide de se battre contre l’impunité, elle se met en ordre de bataille et le fait savoir. Ça a été notamment le cas sur les violences sexuelles au sein de l’armée française. Ici, on n’est pas du tout dans une prise de conscience, au contraire.

Dans certains cas où des civils sont blessés par l’armée, ou violés par ses militaires, la France utilise ce que vous appelez la « politique du chéquier ». Mais les sommes distribuées sont parfois si dérisoires (40 euros à une jeune femme victime de viol en Côte d’Ivoire, par exemple) qu’elles semblent plus s’apparenter à un moyen d’acheter le silence des victimes…

JB : C’est légal de dédommager des victimes, mais l’armée peut aussi transmettre à la justice des cas qui relèvent du pénal. Les viols en font partie. Or nous savons que dans certains cas, des personnes ont été dédommagées sans que le dossier n’ait été transmis à la justice française. On soupçonne, et un cas nous a été confirmé, que l’armée puisse acheter le silence des victimes et leur famille.

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