Politique

Algérie : les étudiants, frange de la société la plus déterminée ?

Un homme envoyant un baiser au cortège d'une manifestation étudiante, mardi 28 mai à Alger (image d'illustration).

Un homme envoyant un baiser au cortège d'une manifestation étudiante, mardi 28 mai à Alger (image d'illustration). © Fateh Guidoum/AP/SIPA

La 30e manifestation estudiantine hebdomadaire s’est tenue mardi 17 septembre à Alger et dans d’autres villes du pays. Malgré quelques arrestations et l’annonce de la tenue de l’élection présidentielle mi-décembre, la mobilisation ne faiblit pas. Explications.

Dans le rassemblement qui s’est formé dès dix heures du matin en plein centre de la capitale, le mardi précédent, un quinquagénaire criait à tue-tête : « Les Chouhadas (martyrs) sont partis, les étudiants les ont remplacés ! » Ce manifestant chantait les louanges d’une nouvelle génération qui, selon lui, est la seule capable de sortir le pays du blocage politique.

Même s’ils sont usés par plusieurs mois de mobilisation, des rattrapages de cours en été et des examens qui ont été, pour certaines facultés, décalés au 1er septembre, les étudiants se placent toujours comme le fer de lance du mouvement. « J’ai des épreuves demain. Je suis perturbée, mais je suis quand même là », lançait une jeune fille, qui étudie à l’Université des sciences et de la technologie de Bab Ezzouar, à Alger.

Contrairement aux avocats, magistrats et journalistes, qui sortaient par corporations entières durant les premiers mois du hirak mais qui sont de moins en moins visibles, les étudiants persistent à battre le pavé toutes les semaines depuis leur première manifestation, mardi 26 février 2019.

« On parle d’une jeunesse diplômée qui a commencé à s’organiser dès le départ, notamment dans les plus grands centres universitaires du pays, à Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Constantine et Oran, et qui est déterminée à accompagner le processus révolutionnaire en cours depuis le 22 février », rappelle Samir Laribi, chercheur en sociologie du travail.

« C’est la frange la plus radicale car elle n’a rien à perdre. Elle n’a pas d’engagement et ne travaille pas encore, donc elle est plus disponible et a la conviction qu’elle peut apporter un changement radical », poursuit-il. Le chercheur souligne également l’implication de l’ensemble de la communauté universitaire, personnels et enseignants, et « le soutien des quartiers populaires notamment dans l’Algérois, où beaucoup d’habitants rejoignent les marches des étudiants ».

Tentative de récupération

En effet, de la Place des Martyrs à la Grande Poste, diverses franges de la société, dont des retraités, grossissent régulièrement les rangs des manifestants pour demander le départ des résidus du système, notamment le Premier ministre Noureddine Bedoui. Ce dernier, selon plusieurs sources concordantes, devrait « démissionner sous peu afin de faciliter l’organisation d’élections dès cette année ».

Le chef du gouvernement n’est pas le seul à être visé par la contestation. Abdelkader Bensalah, président par intérim, ainsi qu’Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée omniprésent dans les médias publics, sont tout aussi décriés – encore plus après l’annonce de la tenue de l’élection présidentielle le 12 décembre, largement rejetée par les manifestants ce mardi 17 septembre. Les manifestants demandent aux généraux de retourner dans les casernes et de ne pas prendre part à la vie politique. Ils réclament aussi la libération des détenus d’opinion et fustigent Karim Younès, coordinateur du panel de dialogue et de médiation, accusé de compromissions.

Pour prétendre représenter les étudiants, le Panel a eu recours aux organisations que Bouteflika utilisait pour avoir un contrôle sur l’université

Rue Larbi Ben M’hidi, devant le siège de l’instance, qui s’était prononcée « pour l’organisation des élections présidentielles dans les plus brefs délais », les manifestants du mardi ont agité des dinars en dénonçant des médiateurs « rachetés ». Samedi 17 août, une dizaine d’étudiants avaient déjà perturbé une réunion du panel. Ils dénonçaient la présence d’un ou plusieurs membres de l’Union générale des étudiants libres (Ugel), alors que nombre d’universitaires ne reconnaissent aucune légitimité à cette médiation.

Selon Yani, membre actif du Comité autonome des étudiants d’Alger II (organisation ayant appelé à perturber la réunion), « le panel de dialogue et de médiation a eu recours aux organismes satellitaires comme l’Union nationale des étudiants algériens et l’Union générale des étudiants algériens, ainsi que d’autres organisations que Bouteflika utilisait pour avoir un contrôle sur l’université ». Les hommes de Karim Younès auraient « contacté ces dernières pour prétendre représenter les étudiants », dénonce ce jeune qui participe à toutes les marches.

Des étudiants algériens lors des manifestations du 26 février à Alger, pour dénoncer la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat.

Des étudiants algériens lors des manifestations du 26 février à Alger, pour dénoncer la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Conférence nationale étudiante

Les étudiants tentent depuis plusieurs mois de structurer leur mouvement. Des comités autonomes ont vu le jour dans plusieurs universités, et des assemblées générales ont eu lieu. Des contacts avec les collectifs et organisations de la société civile existent aussi, expliquent plusieurs jeunes, qui évoquent maintenant la tenue d’une conférence nationale estudiantine. « Avant cela, nous allons nous concentrer sur la rentrée. Il faut stabiliser les universités, car nous nous attendons à toutes les formes de pression de la part des autorités sur notre mouvement », redoute Samy Ibkaoui, étudiant à la faculté centrale d’Alger.

L’idée d’une conférence nationale a germé il y a quatre mois, au début de la dynamique d’auto-organisation des universités, rappelle Samir Laribi. « Il y a eu des mots d’ordre lancés dans ce sens. On a vu la naissance d’une coordination des universités d’Alger, afin d’aller vers une organisation plus large du mouvement étudiant au niveau national. »

Pour que la future conférence nationale crée un rapport de force en faveur du mouvement populaire, il faudra « redynamiser les comités locaux au niveau des instituts, des facultés et des universités, puis tenir de nouveau les assemblées générales afin d’élire des délégués », ajoute le chercheur.

Conscients du poids de leurs actions, les membres d’organisations étudiantes autonomes restent déterminés et prévoient une relance du mouvement dès la rentrée universitaire, au mois d’octobre. Ni la libération au compte-gouttes de militants, ni la probable démission du Premier ministre, ne semblent assouplir les revendications exprimées par cette jeunesse. Alors que l’armée pousse vers l’organisation du scrutin présidentiel au plus vite, les étudiants ne quittent pas de vue leur premier objectif : une transition politique démocratique et transparente.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte