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La terre à ceux qui la travaillent

| Écrit par Anna Lebrun

La réforme agraire est attendue avec impatience par les populations rurales. Mais, pour le gouvernement, elle relève du casse-tête.

New Beginnings, Lindiwe, Fair Valley… Ces nouveaux vins présentent la particularité d’être « noirs ». Apparus dans les liquor stores et les supermarchés, ils sont le fruit des rares opérations de Black Economic Empowerment (BEE) à avoir été concrétisées dans le secteur viticole – un marché de 15 milliards de rands (1,8 milliard d’euros) par an. Charles Back, patron de Fairview, une ferme située à Paarl, dans la province du Cap, a été l’un des premiers, dès 1998, à céder des terres à ses employés et à les aider à mettre en bouteilles leur première récolte. S’il a d’abord été mal vu de ses confrères blancs, son exemple a fini par faire des émules au cours des deux dernières années.
L’attitude des propriétaires blancs a commencé à changer avec les premières invasions de fermes au Zimbabwe voisin, en février 2000. Agriculture South Africa (Agri SA), leur syndicat, les a formellement appelés l’an dernier à ne pas opposer de résistance à la réforme agraire en Afrique du Sud. « Le plus tôt sera le mieux », a affirmé de son côté, le 13 août dernier, un porte-parole du Nouveau Parti national (NNP), au pouvoir pendant l’apartheid. « Si nous ne voulons pas finir comme le Zimbabwe, nous n’avons guère le choix », reconnaît Jan Prinsloo, un grand cultivateur de la province de l’État libre. Lui-même se dit prêt au partage, sans trop savoir par où commencer : « Vendre des terres à l’État ne sert à rien, puisqu’elles iront à des fermiers sans moyens et sans expérience. » Et de plaider pour un effort important, d’abord en matière de formation, effort qui relève de la puissance publique. De son côté, le président Thabo Mbeki exhorte les grandes banques commerciales à accorder des crédits aux fermiers noirs…
Dialogue de sourds ? Irrité par les craintes de la communauté blanche et des pays occidentaux de voir la crise zimbabwéenne s’étendre à son pays, Thabo Mbeki le rappelle souvent : la situation est « pire » en Afrique du Sud. Dans l’ex-Rhodésie, 65 % des terres arables étaient encore aux mains de 4 500 fermiers blancs en 2000. En Afrique du Sud, 50 000 fermiers blancs se partagent toujours 80 % des superficies. En neuf ans, à peine 2 % des surfaces en leur possession ont été cédées à des Noirs, soit, en tout et pour tout, 1,67 million d’hectares. Loin, très loin des objectifs gouvernementaux, qui voudraient voir 30 % des terres arables redistribuées aux communautés « historiquement désavantagées » d’ici à 2015.
Si le bilan paraît si décevant, ce n’est pas faute d’une politique de réforme agraire. Mais les lenteurs de celle-ci ne s’expliquent pas seulement par des faiblesses administratives. Elles découlent de son extrême prudence. Fondée sur le principe du « willing buyer, willing seller », la redistribution des terres a délibérément été laissée au libre jeu du marché, le Congrès national africain (ANC) excluant les expropriations à grande échelle contre compensations financières. Car l’agriculture, même si elle ne constitue plus l’un des piliers de l’économie, représente encore 7 % des exportations du pays. Par ailleurs, le statu quo négocié avec l’ancien régime avant les élections de 1994, puis la politique de réconciliation nationale de Nelson Mandela ont empêché toute audace dans ce processus. Depuis l’élection de Thabo Mbeki, en juin 1999, la donne n’a pas fondamentalement changé. La confiscation des terres au Zimbabwe, applaudie par une partie de l’opinion noire, n’a fait que politiser une question devenue hypersensible.
Autre motif de prudence pour Pretoria : l’emploi. Le secteur primaire fait vivre 900 000 ouvriers agricoles, soit 10 % de la population active. Par le biais de nouvelles lois, l’ANC a tenté de limiter la précarité de leurs conditions de travail. Un salaire minimum a été instauré (650 rands par mois), en même temps que des mesures contraignantes pour les employeurs (préavis de licenciement, indemnités, jours de congés, etc.). Une clause concernant le « droit de tenure » des ouvriers, même licenciés, sur les logements qu’ils occupent parfois depuis plusieurs générations sur les domaines des grands fermiers, a eu des conséquences désastreuses. Mal vécue par les fermiers, qui y ont vu une atteinte à leur droit de propriété, cette clause les a incités à licencier à tour de bras pour recourir de plus en plus à des contrats saisonniers. Résultat : entre 1994 et 1999, l’emploi de main-d’oeuvre agricole a été réduit d’un quart.
Dans des fermes qui ressemblent à de petits États dans l’État, la transformation et la « déracialisation » de l’économie ont du mal à prendre… S’étendant parfois sur des milliers d’hectares, isolées, les exploitations sont gérées par des patrons qui y font régner leur loi. Le paternalisme de certains, fiers de montrer les logements en dur et les écoles qu’ils ont bâtis pour « leurs gens », n’empêche pas le racisme des autres, qui vont jusqu’à infliger des châtiments corporels à leurs employés. « Des cas isolés », répètent les responsables d’Agri SA. Le syndicat rappelle sans cesse que les fermiers, présentés comme des bourreaux, sont en réalité les principales victimes de la « nouvelle » Afrique du Sud : depuis 1994, les attaques de fermes et les assassinats coûtent la vie à plus de cent agriculteurs blancs par an.
Souvent confondu avec la réforme agraire, un processus de restitution des terres spoliées pendant l’apartheid a été engagé en 1995. Fin 2002, seulement 32 % des demandes de restitution de terres avaient été satisfaites dans les zones rurales, contre 68 % dans les villes. La raison ? La complexité des dossiers à traiter dans les campagnes, où des tribus entières sont parfois concernées (dans la mesure où les terrains spoliés étaient gérés de manière communautaire), et où les propriétaires blancs résistent en portant les contentieux devant la justice. En charge de ce processus de restitution, Wallace Mgoqi, le commissaire national des terres, a tiré la sonnette d’alarme en novembre 2002. À l’en croire, le danger tient moins aux lenteurs de la réforme agraire qu’à son éventuelle précipitation sur fond de crise au Zimbabwe. « Comme nous sommes soumis à une immense pression pour accélérer le processus de restitution des terres, nous sommes confrontés au danger de sacrifier la qualité sur l’autel de la rapidité et de la quantité », a-t-il prévenu, inquiet de voir un « effort monumental » se transformer en « échec »… non moins monumental.

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