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Présidentielle en Tunisie – Mehdi Jomâa : « Il y a trop d’interférences du pouvoir actuel dans cette campagne »

Mehdi Jomâa, Premier ministre tunisien de janvier 2014 à février 2015, fondateur du parti Al Badil Ettounsi. Ici à Paris, le 05 mars 2018 (image d'illustration).

Mehdi Jomâa, Premier ministre tunisien de janvier 2014 à février 2015, fondateur du parti Al Badil Ettounsi. Ici à Paris, le 05 mars 2018 (image d'illustration). © Vincent Fournier/JA

À 57 ans, Mehdi Jomâa est candidat pour la première fois à une élection présidentielle, celle du dimanche 15 septembre. De sa stratégie de campagne à son programme économique, en passant par sa vision d'une diplomatie pro-active, l'ex-Premier ministre développe ses ambitions.

Mehdi Jomâa a longtemps hésité avant de se lancer en politique, un univers dont il ne goûte guère les pratiques nébuleuses. Les Tunisiens gardent plutôt un bon souvenir de lui : en un an seulement, entre janvier 2014 et janvier 2015, il a su organiser des élections législatives et présidentielle exemplaires, alors que le pays était au bord de l’implosion. Et laissé l’image d’un Premier ministre pondéré, dynamique, avec les idées claires, qui n’a jamais cédé aux querelles politiques ni aux foucades du président de l’époque, Moncef Marzouki.

Le natif de Mahdia a ensuite lancé un think tank en 2016, qui s’est transformé un an plus tard en parti (Al Badil Ettounsi, Tunisie Alternatives en français). Cet ingénieur de formation, ancien directeur de la division aéronautique et défense de Hutchinson, filiale du français Total, bénéficie d’une certaine virginité au sein d’une sphère politique décriée, tout en pouvant se prévaloir d’une véritable expérience de la chose publique et de la gestion des affaires de l’État (il était ministre de l’Industrie avant d’être nommé à la primature).

Mehdi Jomâa entend donc incarner une autre voie au cours de ce scrutin crucial : ni de droite ni de gauche, ni « ancien système » ni « anti-système ». Pour mieux cerner ses ambitions et ses propositions, nous l’avons rencontré mercredi 4 septembre, en fin de matinée, à son domicile tunisois, dans le quartier de Mutuelleville. Entretien.

Jeune Afrique : La campagne présidentielle a débuté lundi 2 septembre dans des circonstances particulières, notamment après la modification du calendrier électoral initial et l’arrestation de l’un des candidats favoris dans les sondages, Nabil Karoui. Comment la vivez-vous ?

Mehdi Jomâa : J’aurais effectivement souhaité une atmosphère beaucoup plus sereine et propice au débat démocratique. Le contexte actuel ne peut permettre aux électeurs de pouvoir faire preuve de discernement, et aux candidats d’exposer leurs projets avec clarté. Nous constatons en outre qu’il y a trop d’interférences du pouvoir actuel dans cette campagne. L’administration et la justice sont-elles neutres ? Beaucoup en doutent… Or, le doute n’est pas permis en matière de transparence et d’équité d’une élection.

Quel type de président souhaiteriez-vous être ?

Sur la scène politique actuelle, deux grandes tendances s’affrontent : l’ancien système et l’anti-système. Moi, je suis le nouveau système. Je serai donc un président moderne, qui construit sur les fondamentaux de notre pays que sont l’éducation, l’ouverture et les droits de la femme, que je défendrai bec et ongles.

J’instaurerai un véritable État de droit, fondé sur les libertés, mais aussi sur le respect de la loi par tout le monde. Un président, enfin, capable de parler d’investissements et de pouvoir les drainer, de promouvoir l’image de la Tunisie, de faciliter l’initiative des jeunes dans un monde qui change à grande vitesse, notamment grâce à la révolution digitale. Un président, en somme, qui se soucie véritablement de l’avenir de notre nation.

Mehdi Jomâa plaçant son bulletin dans l'urne lors de l'élection présidentielle tunisienne de 2014. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Dans une démocratie, on obtient la confiance du peuple sur la base d’un projet, et à la fin du mandat, on est jugé, sanctionné ou reconduit

Si vous êtes élu, quelles réformes mettriez-vous en œuvre en priorité ?

Il y a tant à faire ! En priorité, nous devons commencer par la réforme de nos institutions, et donc de la loi électorale. Il faut maintenant la faire évoluer pour pouvoir dégager une majorité qui soit responsable. Aujourd’hui, après cinq ans et un bilan très mauvais sur les plans économique, politique et surtout social, on se retrouve avec des personnes qui ont fait du tourisme politique et ont changé de camp, des candidats qui sont issus d’un parti jadis majoritaire mais qui a éclaté, et qui s’exonèrent de toute responsabilité dans cette situation. Dans une démocratie, il faut être très clair : on obtient la confiance du peuple sur la base d’un projet, et à la fin du mandat, on est jugé, sanctionné ou reconduit.

Ensuite, je mettrai en place une commission chargée d’évaluer les lacunes de notre système politique pour le faire évoluer. Nous commencerons par l’installation de la Cour constitutionnelle. Autre priorité, la réforme de l’administration. Afin que cette dernière cesse d’être un frein à l’initiative de nos compatriotes, étouffés par les demandes d’autorisation exigées pour tout et n’importe quoi, pour, au contraire, se mettre à leur service et devenir un catalyseur. C’est un changement de paradigme majeur : passer de « tout est interdit sauf ce qui est autorisé » à « tout est autorisé, sauf ce qui est interdit ».

Enfin, notre fiscalité. Il faut tout revoir en la matière, ce qui a été raté lors du précédent quinquennat. Pour plus de justice et pour relancer l’économie, nous devons faire baisser les taxes et les prélèvements, c’est impératif.

La compétition électorale est particulièrement ouverte et les profils des principaux candidats des plus variés. De quoi est-ce le signe, selon vous ?

Certains prendront ça pour un signe de richesse. Je constate pour ma part trop de candidatures extravagantes, de vendeurs de rêves qui n’ont aucune compétence pour répondre aux besoins du pays. Peut-être ont-ils une chance d’être élus, mais la Tunisie, avec eux, n’en a aucune de voir ses problèmes réglés. La diversité est une bonne chose, mais restons dans le monde du raisonnable…

Comment vous définissez-vous politiquement ?

Je ne suis d’aucune obédience ou idéologie particulière, car cela ne veut plus rien dire aujourd’hui. Je ne crois pas aux recettes du passé pour nous éclairer sur l’avenir. Je viens d’un monde très compétitif, celui de l’aéronautique, où la concurrence est âpre, la remise en question permanente, la préparation de l’avenir un souci permanent. La politique devrait fonctionner de la même manière.

Je suis pour le progrès continu, avec une dimension sociale très forte, parce que moi-même, je suis le fruit de l’ascenseur social

Je suis pour le progrès continu, avec une dimension sociale très forte, parce que moi-même, je suis le fruit de l’ascenseur social, fils d’un fonctionnaire, qui a fréquenté une école publique républicaine d’excellent niveau, qui nous a ouvert ses portes et nous a bien formé.

Le pays va élire dans les prochaines semaines son président, mais aussi ses députés. Comment envisagez-vous les législatives ?

Avant le décès de Si Béji (Caïd Essebsi), nous étions focalisés sur ce scrutin, et parmi les rares partis à avoir présenté des candidats de très bonne qualité, dans toutes les circonscriptions. Maintenant, il faut avouer que les législatives, prises en sandwich entre les deux tours de la présidentielle, vont être impactées par la dynamique présidentielle, donc nous avons inversé l’ordre des priorités. Ce qui ne remet cependant pas en cause notre projet global, et n’atténue en rien nos ambitions.

Mehdi Jomâa, ex-chef du gouvernement tunisien. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L’islam politique n’a pas d’avenir en Tunisie : il nuit à la politique comme à l’islam

Il est plus que probable qu’aucun parti ne dispose de la majorité absolue à l’Assemblée. On se dirige donc vers une nouvelle coalition, de nouvelles tractations et d’inévitables dissensions, surtout avec un chef de l’État qui pourrait n’appartenir à aucune des principales formations… N’est-ce pas une menace pour l’efficacité de l’action politique, dont le pays a pourtant grand besoin ?

C’est évident. C’est pour cela que nous proposons une coalition de la famille républicaine autour d’un programme clairement défini. Il n’y aura de discussion qu’autour de ce que nous voulons faire avec ceux qui partagent nos valeurs et nos objectifs. Cela exclut évidemment Ennahdha. L’islam politique n’a pas d’avenir en Tunisie : il nuit à la politique comme à l’islam. Idem avec ceux qui veulent discuter postes et partage du « gâteau », comme cela a été trop souvent le cas, hélas ! , ces dernières années : ils seront éconduits.

Que pensez-vous de l’émergence de candidats qui se définissent comme « anti-système », tels Nabil Karoui ou Kaïs Saïed ?

C’est la réaction des Tunisiens au désastre qu’ils ont vécu pendant cinq ans, au cours desquels ils ont vu leurs conditions de vie se dégrader, et la scène politique, notamment ceux qui ont été au pouvoir, se vautrer dans l’immoralité. Pour autant, il faut demeurer très prudent, car cette offre alternative, purement démagogique, est un véritable saut dans l’inconnu. Nabil Karoui n’a pas fait partie du système ? C’est une blague ! Et il ne suffit pas de déclarer que l’on va éradiquer la misère, encore faut-il expliquer comment…

Selon vous, quels devraient être la place et le rôle de la Tunisie sur la scène internationale ?

Le fondement de notre diplomatie, depuis Bourguiba, c’est la neutralité positive et active. Le rôle de la Tunisie n’est pas de faire partie de telle ou telle alliance, encore moins de participer, même de loin, à quelque conflit que ce soit. Nous devons, en revanche, être un facteur de paix et de stabilité.

Sur le plan international, je tiens à ce que nous approfondissions en priorité notre dimension maghrébine, en particulier avec l’Algérie et le Maroc. Avec l’Europe, qui est notre premier partenaire, j’entends intensifier nos relations, mais dans un cadre qui préserve les intérêts de la Tunisie, notamment en prenant le temps de rendre compétitifs nos secteurs d’activité encore fragiles. Je n’oublie évidemment pas les continents africain et asiatique, où de nombreuses opportunités s’offrent à nous.

Cela nécessite de faire évoluer notre diplomatie, qui doit évidemment intégrer une dimension économique. Et donc notre organisation : le ministère des Affaires étrangères doit récupérer la main sur certains sujets comme l’investissement, le tourisme ou la communication. Le président n’est pas là pour les tâches honorifiques, protocolaires, ou s’emmurer à Carthage. Au contraire, il doit être prêt à tout moment à sauter dans un avion pour saisir toutes les opportunités, qu’elles soient financières, économiques, industrielles ou technologiques.

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