Société

Mali : les routes, pomme de discorde entre le Nord et le Sud

Un convoi logistique de la Minusma sur la route de Gao, en février 2017 (archives/illustration).

Un convoi logistique de la Minusma sur la route de Gao, en février 2017 (archives/illustration). © CC/ Flickr/ UN Photo/Sylvain Liechti

En essayant de contenter les jeunes protestataires de Kati, qui avaient coupé la route reliant Bamako à Dakar pour exiger la réfection des voies, le Premier ministre Boubou Cissé a déclenché l'ire des populations dans le Nord, où les manifestations se multiplient avec des revendications similaires, de Tombouctou à Ménaka en passant par Gao.

À Bamako, les autorités aiment à répéter que « tout est urgent ». Un leitmotiv qu’avait sans doute en tête le Premier ministre Boubou Cissé lors de sa tournée dans le sud-ouest du pays. Le 26 août dernier, devant les jeunes de Kati qui bloquaient la route Bamako-Dakar, à 15 km de la capitale malienne, pour protester contre l’état déplorable de cet axe majeur passant également par Kayes, le Premier ministre a promis de demander à la société Satom d’intervenir au plus vite sur les 150 kilomètres reliant Kati à Didéni, plus au nord.

Pour ce faire, Boubou Cissé avait alors expliqué son intention de demander à l’entreprise de faire venir ses équipes auparavant à pied d’œuvre dans le nord du pays, sur le chantier de la route reliant Léré à Tombouctou qui devait reprendre sous peu.

Il n’en fallait pas plus pour déclencher la colère dans le Nord, où la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre et où les manifestations se multiplient. Malgré la montée de la grogne sur les réseaux sociaux, la primature n’a pas démenti l’information. Dans la région de Tombouctou, la colère a fini par exploser après la publication le 2 septembre de photographies montrant des jeunes de Kati posant fièrement aux côtés des machines de chantier venues pour la reprise des travaux de la route Kati-Didiéni.

La promesse à Kati provoque la colère à Tombouctou

Le Premier ministre malien Boubou Cissé à Kati, le 1er septembre 2019. © DR / Primature Mali

Routes barricadées, pneus brûlés… regroupés au sein d’un collectif, des jeunes de Tombouctou multiplient depuis les manifestations et gestes de colère, avec un slogan : « Tombouctou réclame ses droits ». Au centre des revendications du collectif, la reprise immédiate des travaux de la route Goma-Koura/Tombouctou, sur l’axe Léré-Tombouctou, stoppés depuis 2017 suite à une attaque terroriste ciblant la société Satom. Depuis le 5 septembre, des manifestants ont même investi l’aéroport de la ville et stoppé le trafic aérien.

« Nous demandons la reprise des travaux Goma-Kora/Tombouctou dans les plus brefs délais, parce que le rôle d’un État sérieux, c’est de faire en sorte que l’insécurité dans les régions du nord ne freine pas le développement. L’État en a les moyens, même s’il faut attribuer les travaux à une société nationale. Au lieu de cela, il décide de rediriger les moyens dédiés à la route de Tombouctou au profit des routes des régions du sud ! », s’insurge Alhadj Mahamane Gassama, porte-parole du collectif.

« Le Premier ministre a tenu des propos insultants à l’égard de la population de Tombouctou », juge-t-il, affirmant même que « les fonds destinés à la reprise des travaux Léré-Tombouctou ont été transférés pour la route Kati-Didiéni. »

« On se pose beaucoup des questions. D’autant plus que le Premier ministre a fait cette déclaration au moment où nous intervenons, justement, pour que les travaux de la route Tombouctou-Léré puissent enfin redémarrer », déplore en écho Boubacar Ould Hamadi, président du Conseil régional de Tombouctou.

Sit-in à Ménaka

Manifestation à Ménaka, le lundi 9 septembre 2019. © DR

La région de Tombouctou n’est pas la seule où la promesse de Boubou Cissé aux jeunes de Kati a créer la polémique. « Les jeunes de Tombouctou nous ont contaminé », glisse Mohamed Ag Souleymane, membre du Conseil régional de la jeunesse de Ménaka, qui organisait ce lundi 9 septembre un sit-in dans cette ville proche de la frontière avec le Niger. « Depuis l’indépendance du Mali, en 1960, nous n’avons jamais vu une route goudronné dans notre ville. Nos vieux parents ne savent même pas à quoi ressemble une route goudronnée ! », tempête le jeune homme.

Campé au milieu des tentes dressées pour l’occasion sur la place de l’Indépendance, il l’affirme avec force : « Nous comptons rester ici le temps qu’il faudra pour que le gouvernement réponde à nos revendications ». Parmi les doléances transmises par les manifestants au gouverneur de la région : le retour de la sécurité, l’équipement et le renforcement du centre de santé de la ville, mais aussi la construction de la route reliant Menaka à Ansogo, qui permet de rejoindre Gao.

Boubou Cissé attendu à Gao

Dans la région de Gao, où Boubou Cissé est attendu mi-septembre, il est aussi attendu de pied ferme. « Nous demandons au Premier ministre de venir à Gao par la route, comme il l’avait fait pour Kayes. Comme ça, il comprendra nos souffrances. S’il vient par avion, une grande partie de la jeunesse de Gao a décidé de boucler la route qui quitte l’aéroport pour la ville », prévient Issa Boncana, président de l’association de la jeunesse de Gao.

Le déficit en infrastructures routières oblige les habitants de Gao à de larges détours pour rejoindre la capitale. « Pour aller à Bamako, nous sommes obligés d’aller au Niger, puis de traverser le Burkina Faso avant de rentrer au Mali par la région de Sikasso, avant d’arriver enfin », explique Issa Boncano. « Nous sommes fatigués par le trajet, mais aussi par les tracasseries sur les routes. Car, si en territoire nigérien il n’y a pas de problème majeur, au Burkina Faso, nous sommes obligés de payer 1 000 FCFA à chacun des 16 postes de contrôles que nous traversons dans ce pays avant de rentrer au Mali », détaille-t-il.

Le Premier ministre a tenu ce dimanche une réunion sur le cas Tombouctou, à la veille de son départ pour Paris, où il effectue une visite de travail du 9 au 12 septembre. Pour l’heure, rien n’a filtré.

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