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Accusé Bokassa, levez-vous !

Un procès à grand spectacle, c’est ce que tous les Centrafricains et les Français attendent en ce 26 novembre 1986, date à laquelle s’ouvre, à Bangui, la première audience de l’ex-empereur Jean-Bedel Bokassa. Onze chefs d’accusation sont inscrits sur la feuille du président du tribunal, Édouard Franck. Ils ont déjà valu à l’ex-empereur d’être condamné à mort par contumace, le 19 décembre 1980, pour « assassinat, recel de cadavres, anthropophagie, atteinte aux libertés individuelles, coups et blessures volontaires et détournement de fonds publics ». Conscient de risquer sa tête pour de bon, celui que les journalistes appellent maintenant « Papa Bok », en référence au tyran haïtien Papa Doc, a appelé à la rescousse quatre avocats dont deux as du barreau de Paris, Mes Francis Szpiner et François Gibault. Au palais de justice de Bangui, la foule ou plus exactement ceux qui ont eu la chance de pouvoir se glisser dans la salle gronde en sourdine. On se pousse du coude pour voir l’homme grisonnant devant lequel, dix ans auparavant, tous rampaient, de peur ou de servilité.

Chef d’État destitué, maréchal dégradé, le roi est nu ou, plutôt, vêtu misérablement de la tenue des prisonniers du fort de Roux, à sa première sortie de prison. Il renoue
ensuite avec le complet veston. Le miracle qu’il espérait en rentrant au pays ne s’est pas produit: la foule ne l’a pas acclamé tel le nouveau Napoléon qu’il rêvait d’incarner. Le mythe a vécu, il n’aura droit ni à ses « Cent-Jours », ni à la tribune qu’il réclamait, le stade de 10000 places où sa comparution était initialement prévue, les lieux mêmes qui avaient vu se jouer son sacre.
L’empereur serait-il condamné d’avance ? Si les Centrafricains aux aguets, l’oreille collée au transistor qui retransmet en direct l’intégralité des débats, ont pu le croire un instant, c’était bien mal connaître le tribun qui les a dirigés pendant quatorze ans. Bokassa a plus d’un tour dans son sac. En quelques paroles habiles, il présente les principaux axes de sa défense. Ceux que les Français, qui suivent de près toute l’affaire, n’ont pas vraiment envie d’entendre.
D’abord, il attaque le président Valéry Giscard d’Estaing. Un étranger qui se mêle des affaires intérieures africaines, c’est toujours un argument qui fait mouche. De quel droit l’a-t-il fait renverser par ses troupes cantonnées à Bangui ? Qui a orchestré la campagne d’Amnesty International l’accusant d’avoir causé la mort par étouffement de trente écoliers ? Où sont les preuves de son cannibalisme ? Il s’emporte, le regard brillant et l’air matois : « On m’a présenté comme un assassin, un traître, un cannibale pour justifier un coup d’État qui a violé la souveraineté nationale du pays. J’ai toujours réclamé durant mon exil un procès pour que la vérité éclate. Nul n’a voulu m’entendre. Je suis donc revenu à Bangui. Je savais que je serais arrêté, mais je suis un soldat et un soldat ne se dérobe pas s’il s’agit de son honneur. »
Tout le pays applaudit. Manifestement, Bokassa n’a rien perdu de son prestige populaire. Le discours « impérial » a été si intense qu’il annihile l’effet de la lecture de l’ordonnance de renvoi, qui contient pourtant tous les ingrédients d’un mauvais film d’horreur. Après son éclat, l’ex-empereur redevient humble, répondant poliment aux questions. Et là, coup de théâtre : l’avocat général, qui semble mener les débats à la place du président, assène brutalement à l’assistance : « Je demande un report du procès. Les pièces sont en désordre dans le dossier, et j’ai besoin d’un complément d’information. » Les avocats en restent pantois. Si le ministère public se soucie de ménager les droits de la défense et d’entendre les témoins à décharge, c’est le monde à l’envers. Après une courte délibération, la requête est acceptée et le procès reporté au 15 décembre.

Les audiences dureront six mois. Il y aura peu de révélations fracassantes et beaucoup de ratiocinations. À l’issue des débats, Bokassa est condamné à mort, peine commuée en prison à perpétuité le 29 février 1988, puis ramenée à dix ans de réclusion. Libéré par anticipation le 1er août 1993, l’empereur déchu s’éteint le 3 novembre 1996 dans sa petite maison de Bangui, avec le rang et la retraite d’un caporal de l’armée française, la seule chose qu’il n’a jamais cessé d’être.

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