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Afro-descendants : au cœur d’une communauté noire qui lutte pour exister au Mexique

Des Afro-MexicaInes défilent en musique dans le village de Corralero.

Des Afro-MexicaInes défilent en musique dans le village de Corralero. © Elodie Descamps

En dépit de leur contribution au pays, dont ils constituaient alors le deuxième groupe démographique après les autochtones, les Noirs ont été effacés de l’histoire mexicaine au lendemain de l’indépendance. À Corralero, une communauté afro-mexicaine se bat pour exister. Reportage.

« Tu ne peux pas être Noire et Mexicaine », s’est souvent entendu dire Beatriz Guzman. L’Afro-Mexicaine n’a d’ailleurs appris que ses ancêtres étaient Africains qu’à l’âge de 40 ans. Comme elle, peu de Mexicains connaissent l’histoire noire de leur pays. D’après les chiffres officiels, seule 2,9% de la population se revendique afro-mexicaine mais « beaucoup d’individus ignorent leur origine, ou la taisent pour éviter les discriminations », regrette Rosa Maria Castro, militante pour les droits des femmes des communautés noires.

Présents sur l’ensemble du territoire, les Afro-Mexicains sont davantage visibles dans le sud du pays, sur la « Costa Chica » (États de Guerrero et de Oaxaca) et le Veracruz, où ils vivent en communauté. C’est le cas à Corralero, village de pêcheurs bordé par l’océan Pacifique et les montagnes de la Sierra Madre.

Isolée, la « Costa Chica » a incité les esclaves fugitifs à y trouver refuge durant la période coloniale. Aujourd’hui, la zone abrite une quinzaine de communautés afro-mexicaines.

Une femme sur la route qui mène du village de Corralero à la ville de Pinotepa Nacional.

Une femme sur la route qui mène du village de Corralero à la ville de Pinotepa Nacional. © Elodie Descamps

Pour se rendre au village, pas de transport public mais des petits camions (« camioncitos ») qui partent de Pinotepa Nacional, la première ville à une heure de route. À l’arrière du véhicule, c’est sur un air de chilena, une musique traditionnelle de la côte, que l’on s’enfonce dans une nature tropicale dense et verdoyante. Ce jour-là, la communauté accueille la troisième rencontre nationale des femmes afro-mexicaines. Les 400 participants seront hébergés par les habitants : « Nous, les Afro, sommes de ceux qui laissent leur porte ouverte », lance fièrement la militante.

Sous un soleil de plomb, la « Danza de los diablos » (Danse des diables) fait battre la terre sableuse au rythme des pas des danseurs. Héritée des ancêtres, la chorégraphie raconte l’histoire de corps exploités défiant l’oppresseur espagnol, représenté par un taureau en bois. Tel le témoin vivant d’un passé que le pays a tenté d’effacer.

La danse du diable fait partie du patrimoine culturel des populations Afro-descendantes du Mexique.

Traite négrière

L’histoire de ces afro-descendants remonte au XVIe siècle, lorsque l’empire espagnol se lance massivement dans la traite négrière. Alors que les autochtones ont été décimés par les guerres de conquête et que leur mise en esclavage vient d’être prohibée, le « Nouveau Monde » a besoin de main d’œuvre pour se construire. Officiellement, 250 000 femmes, hommes et enfants ont été emmenés de force du continent africain sur le territoire de la Nouvelle Espagne, mais l’ampleur de la contrebande ne permet pas de rendre compte du trafic réel.

Principalement originaires de l’Afrique centrale et occidentale, ils étaient Bantous, Mandingues ou Wolofs et ont emmené dans leur périple des cultures et des savoir-faire qui ont enrichi l’Empire espagnol. De l’introduction de nouvelles pratiques, comme l’élevage, à la diffusion de leurs connaissances agricoles, médicinales, en passant par leur participation militaire, « les apports des Africains ont été déterminants pour la construction du pays et de la capitale Mexico », explique Maria Elisa Velázquez, historienne et présidente du projet de la route de l’esclave de l’Unesco au Mexique.

Qui a dit que Barack Obama était le premier Afro-descendant à la tête d’un pays américain ?

La capitale, classée « site de mémoire de l’esclavage », a été un lieu important d’installation de personnes africaines et l’un des principaux centres de transit des esclaves en Amérique. Ces derniers étaient ensuite répartis sur l’ensemble du territoire. Certains étaient envoyés dans les mines de Pachuca et de Zacatecas, ou dans les plantations et les élevages du Veracruz, de Tabasco et de la Costa Chica. D’autres étaient acheminés en ville où ils travaillaient dans la construction d’églises, d’hôpitaux ou dans le commerce. Certaines villes comme Acapulco ont d’ailleurs été exclusivement fondées par des Noirs.

Parfois, les esclaves parvenaient à acheter leur liberté. Les unions mixtes entre Noirs, Blancs et indigènes n’étant pas prohibées par l’Église catholique, certains descendants ont également pu accéder à une évolution sociale, à l’image de personnages comme Vicente Guerrero, président de la Nation en 1829 qui a décrété l’abolition de l’esclavage au Mexique. Qui a dit que Barack Obama était le premier Afro-descendant à la tête d’un pays américain ?

Carte des populations Afro-descendantes au Mexique.

Carte des populations Afro-descendantes au Mexique. © Secrétariat du gouvernement et CONAPRED

« Deuxième racine du Mexique »

Pour toutes ces raisons, l’historienne parle des Afro-Mexicains comme de « la deuxième racine du Mexique », faisant un pied de nez au célèbre mythe d’un métissage mexicain qui se fonderait uniquement sur les Indiens et les Espagnols. « On ne peut comprendre la société mexicaine sans les mains de ceux qui l’ont bâtie », insiste la chercheuse.

Qui voudrait s’identifier à une race dont la science aurait prouvé l’infériorité ?

Car en dépit de leur contribution au pays et alors même qu’ils en constituaient le deuxième groupe démographique après les autochtones, les Noirs ont été effacés de l’histoire au lendemain l’indépendance mexicaine (1821). En cause, la diffusion des thèses racialistes des Lumières répondant au besoin de légitimer l’essor de la traite des Africains.

« À ce moment-là, a commencé une vague de blanchissement et de négation de la population noire », poursuit l’historienne. Face à cette offensive, il n’y a pas eu un mouvement noir unifié. D’abord parce que la population afro-mexicaine était socialement hétérogène. Ensuite parce qu’ils avaient honte. Qui voudrait s’identifier à une race dont la science aurait prouvé l’infériorité ? Personne. » conclut-elle.

De jeunes habitants de Corralero en train de pêcher dans la lagune.

De jeunes habitants de Corralero en train de pêcher dans la lagune. © Elodie Descamps

 « Partie de la Nation pluriculturelle »

Invisibles, les Afro-Mexicains l’étaient jusqu’à ce 9 août 2019. À Corralero, l’heureuse nouvelle est sur toutes les lèvres ce jour-là : ils viennent d’être reconnus « partie de la Nation pluriculturelle » par la Constitution. Désormais? « ils bénéficient des mêmes droits que les peuples autochtones afin de garantir leur autodétermination, leur autonomie, leur développement et leur inclusion sociale », précise le texte de loi approuvé à l’unanimité par la Chambre des sénateurs.

Cette victoire fait suite à trente années d’un combat pour être reconnus par l’État et à laquelle la conjoncture politique avec l’élection du président progressiste Andrés Manuel López Obrador n’est pas étrangère : « Ce n’est que la première étape du combat, avertit toutefois la militante Rosa Maria Castro. La prochaine phase est d’exiger que cette reconnaissance se matérialise à travers des politiques publiques qui répondent à l’exclusion que vivent nos communautés ».

Un homme en train de fabriquer un filet de pêche.

Un homme en train de fabriquer un filet de pêche. © Elodie Descamps

Car jusque-là, leur marginalisation a tenu les communautés afro-descendantes à l’écart du développement économique et social du pays. Et bien que, partageant des conditions de vie similaires, elles n’ont jamais bénéficié des programmes d’inclusion mis en place pour les communautés indigènes. À bien des égards, les Afro-Mexicains ont été abandonnés par l’État. Une simple balade à Corralero permet de le constater. Le réseau de communications y est inexistant, les services publics aussi.

Dans le village, une seule école primaire. Nombreux sont les enfants qui ne terminent pas le collège, et très peu vont jusqu’à l’université. Selon une étude du Conseil national de prévention de la discrimination [Conapred], une personne d’ascendance africaine sur six est analphabète, soit trois fois plus que la moyenne nationale. L’accès aux soins est lui aussi dérisoire. Le centre de santé manque de tout, et l’hôpital le plus proche est à une heure de route.

Si le gouvernement ne fait rien, le village va mourir

Faute d’une activité économique, la communauté vit essentiellement de la pêche. Mais depuis plusieurs mois, le gouvernement a installé un banc de sable qui a coupé la communication entre la lagune et l’océan. Il faut désormais une dizaine d’hommes et un temps considérable pour tirer les bateaux jusqu’à la mer. « On vit de cette activité et on ne peut plus pêcher, explique Cyrillo qui emploie une vingtaine d’habitants de la communauté. Les travailleurs sont découragés. Si le gouvernement ne fait rien, le village va mourir ». Père de trois filles, il est fier d’avoir pu les envoyer en ville pour étudier. « Si on veut que nos enfants aient un avenir, la seule solution c’est de les aider à partir » regrette l’homme.

Des habitants du village de Corralero.

Des habitants du village de Corralero. © Elodie Descamps

« Nous avons besoin d’écoles et de bourses pour étudier, comme c’est déjà le cas pour les communautés indigènes, surenchérit Rosa Maria. L’éducation, c’est la clé de notre avenir. Nos ancêtres se sont battus pour que nous vivions de manière plus digne, à nous de poursuivre ce combat. Maintenant que nous existons aux yeux de l’État, il faut que notre histoire soit racontée dans les livres, dans les musées. Et que les Afro-Mexicains sachent qu’ils peuvent être fiers de leur identité  » achève-t-elle.

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