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Présidentielle en Tunisie – Abdelkrim Zbidi : « Le régime parlementaire est une véritable pétaudière »

Abdelkrim Zbidi a déposé le 7 août 2019 sa candidature à l'élection présidentielle tunisienne.

Abdelkrim Zbidi a déposé le 7 août 2019 sa candidature à l'élection présidentielle tunisienne. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Ministre de la Défense et fidèle jusqu'à la dernière heure du président Béji Caïd Essebsi, Abdelkrim Zbidi est candidat à l'élection présidentielle du 15 septembre. Dans l'une des ses rares interviews, cet homme discret se confie sur les motivations de sa candidature, sa vision de la fonction présidentielle et les premières mesures qu'il prendrait s'il est élu.

Médecin hospitalo-universitaire de formation, Abdelkrim Zbidi est un pur produit de l’école publique instaurée par Bourguiba au lendemain de l’Indépendance. C’est en tant que technocrate qu’il intègre le gouvernement en 1999 au poste de secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de la recherche scientifique et de la technologie. En 2001, il est promu ministre de la Santé publique, puis ministre de la Recherche scientifique et de la technologie.

Au lendemain de la chute du régime de Ben Ali, en 2011, le chef du gouvernement, Mohamed Ghannouchi, fait appel à lui pour le poste de ministre de la Défense. Ayant fait ses preuves à un moment délicat de l’histoire du pays, il est le seul ministre à être reconduit à son poste par le gouvernement de la Troïka, issu de l’élection de l’Assemblée nationale constituante remportée par les islamistes d’Ennahdha.

Après un différend avec le président provisoire, Moncef Marzouki, il démissionne. Mais la politique le rattrape. Élu président de la République fin 2014, Béji Caïd Essebsi (BCE) lui propose la primature. Il ne refuse pas, mais pose des conditions, dont il sait qu’elles sont inacceptables : il exige de former son équipe en toute indépendance. Quand il est appelé pour reprendre le ministère de la Défense dans le gouvernement dit d’Union nationale, dirigé par Youssef Chahed, il ne peut se dérober.

Si l’homme ne ménage pas sa peine, il parle peu. À la fois taiseux et facile d’abord, il n’a accordé que très peu d’interviews, mais n’a pas pour autant sa langue dans la poche. Ayant longtemps refusé de nourrir des ambitions pour l’élection présidentielle de 2019, il décide officiellement de s’y engager après le décès du président de la république Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet dernier, qui chamboule le calendrier électoral en faisant passer la présidentielle avant les législatives. Son nom apparaît alors au grand public, et une véritable campagne de soutien à sa candidature le fait rapidement apparaître en bonne place dans les sondages.

Jeune Afrique : Vous avez longtemps hésité avant d’annoncer votre candidature à l’élection présidentielle, voire refusé de l’envisager. Pourquoi ce revirement ?

Abdelkrim Zbidi : C’est vrai que j’ai beaucoup hésité et longuement réfléchi avant de me lancer dans la course à la présidentielle. Je dirais même que, au départ, je n’étais pas du tout intéressé. C’est le contexte particulier du pays qui m’a décidé. La Tunisie est entrée dans une phase marquée par un climat délétère, sur fond de tiraillements politiques. Elle a besoin de toutes ses compétences pour s’en sortir. Ne pas répondre à ce besoin me donnait l’impression d’être un soldat déserteur. Alors, j’y suis allé.

Y a-t-il, autour de vous, des personnalités proches qui vous ont poussé à prendre cette décision ?

Non, je l’ai prise tout seul. Et je n’ai demandé l’appui de personne. Même si j’ai senti une demande très forte de la société civile, de quelques partis, de personnalités et d’organisations nationales. Je n’ai pas non plus appelé pour dire : ‘soutenez-moi si je me présente’, afin de ne pas être redevable à quiconque, et pour éviter le spectre du népotisme et le partage de la ghanima [littéralement « tribut de guerre »]. En fait, ce n’est qu’à la veille du démarrage du dépôt des candidatures, dans la soirée du dimanche 4 août, que je me suis résolu en mon âme et conscience.

On a sorti l’artillerie lourde pour me salir et souiller l’honneur de ma famille

C’était suite aux calomnies à mon encontre et à celle de ma vie privée que j’ai compris tout de suite que je suis visé, et qu’on a d’ores et déjà sorti l’artillerie lourde pour me salir et souiller l’honneur de ma famille, dans un but clair : me dissuader de postuler à la magistrature suprême, parce que, selon les initiateurs de ces attaques, je représente un candidat sérieux qui pourrait menacer leur champion. Autrement dit, à partir du moment où j’ai déposé ma candidature, j’ai vu monter l’hostilité contre moi et compris que je dérangeais.

Abdelkrim Zbidi s'exprimant devant les caméras après avoir déposé sa candidature à l'élection présidentielle, mercredi 7 août 2019 à Tunis.

Abdelkrim Zbidi s'exprimant devant les caméras après avoir déposé sa candidature à l'élection présidentielle, mercredi 7 août 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Vous avez déclaré, le jour du dépôt de votre candidature à l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), faire l’objet d’une campagne diffamatoire menée par les structures de l’État, sans donner davantage de précisions sur le ou les meneurs en question. Qu’en est-il ?

D’abord, j’ai commencé par annoncer ma démission de mes fonctions de ministre de la Défense, pour éviter tout soupçon d’utilisation des moyens de l’État au cours de ma campagne électorale. J’estime qu’on ne peut pas avoir un pied dans le pouvoir et un pied dans la campagne électorale. Le fait de rester dans le pouvoir peut être un facteur de suspicion, discréditer la transparence des résultats et compromettre l’égalité des chances des candidats.

Ensuite, j’ai déclaré avoir fait l’objet d’une campagne de diffamation menée par les structures de l’État. Ce n’est un secret pour personne que je suis particulièrement visé par certains membres de l’entourage de Youssef Chahed, qui est en même temps candidat, comme moi, à l’élection présidentielle. Pourtant, mes rapports avec lui ont été corrects et sans accrocs pendant ces trois dernières années où il a été le Premier ministre de feu Béji Caïd Essebsi.

Parlant de ce dernier, comment analysez-vous son bilan ?

Je dirais qu’il a fait beaucoup de choses importantes pour le pays, et qu’il a été un symbole très fort de la cohésion nationale. Il a assuré la stabilité et le bon déroulement de la démocratie. En plus, il avait cette qualité d’homme d’État expérimenté, si rare que le président français, lors de sa venue à Tunis à l’occasion des funérailles nationales, avait su exprimer dans ces mots adressés à sa mémoire : « Vous aviez la sagesse des personnes âgées et l’arrogance juvénile. »

Il y a une autre phrase qui résume très bien le personnage de Béji, que j’ai lue dans un journal : « BCE a été élu par un million de femmes. Il a déçu un million de femmes. Il a été accompagné à sa dernière demeure par un million de femmes. » Un résumé avec toutes les nuances requises.

Le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi (à gauche), passant les troupes en revue aux côtés du président français Emmanuel Macron, en visite en Tunisie en février 2018.

Le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi (à gauche), passant les troupes en revue aux côtés du président français Emmanuel Macron, en visite en Tunisie en février 2018. © Eric Feferberg/AP/SIPA

D’un côté, vous vous présentez en tant que candidat indépendant, et de l’autre vous vous félicitez du soutien des partis politiques. Ne risqueriez-vous pas d’être l’otage de ces derniers, une fois élu ?

Le soutien est spontané, et je ne peux pas le refuser. Surtout lorsque ces partis n’ont pas de représentants à la présidentielle. S’ils voient en moi un candidat consensuel qui puisse rassembler de larges franges de la classe politique, et mobiliser l’électorat autour d’un projet et d’un programme susceptibles d’obtenir l’adhésion de l’ensemble des Tunisiens, ils seront les bienvenus.

Je ne suis inféodé à aucun parti et je n’ai fait d’alliance avec aucune formation

Toutefois, je le dis et je le répète, je suis intransigeant sur les principes, à commencer par celui de ma totale indépendance. Je ne suis inféodé à aucun parti et je n’ai fait d’alliance avec aucune formation. Pour moi, un président de la République doit être au-dessus des divergences politiques et de toute allégeance autre qu’au drapeau national. Il est le président de tous les Tunisiens, aussi bien ceux qui ont voté pour lui que contre lui.

On prétend pourtant que vous êtes le candidat non déclaré du parti islamiste Ennahdha…

Ennahdha a son propre candidat issu de ses rangs, son vice-président Abdelfattah Mourou. Comme je vous l’ai expliqué, je suis à égale distance de tous les partis politiques, et je le resterai une fois élu.

Quels rapports entretenez-vous avez l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) ?

L’UGTT est une force majeure sur l’échiquier tunisien, qui a été de tous les combats politiques et sociaux durant la période de libération, de la construction de l’État et de la transition démocratique actuelle. Elle a toujours eu son mot à dire et influencé le cours des événements, comme lors du fameux Dialogue national, mené avec trois autres organisations, qui a sauvé le pays de la dérive. Ce qui leur a valu la plus haute distinction internationale : le Prix Nobel de la paix en 2015. Avoir son soutien serait un honneur pour tout candidat.

Noureddine Taboubi, dans son bureau au siège historique de l'UGTT, place Mohamed-Ali, à Tunis.

Noureddine Taboubi, dans son bureau au siège historique de l'UGTT, place Mohamed-Ali, à Tunis. © Nicolas Fauqué /ww.imagesdetunisie.com

Certains voient le natif de Mahdia que vous êtes comme le candidat d’une région, celle du Sahel. Est-ce le cas ?

C’est faux. Je n’ai jamais cessé de fréquenter les Tunisiens de l’intérieur. Président d’université, je m’élevais fréquemment contre les conditions difficiles que les étudiants de l’intérieur du pays subissaient à cause de leur éloignement de la capitale. Je suis tout sauf régionaliste. D’ailleurs, cette question du régionalisme est venue après la Révolution. Un autre fait : mon épouse est native de Gafsa. Vous pourrez dire que j’appartiens à deux régions, au moins (sourire).

D’après vous, quelles sont les qualités d’un bon président de la République ?

Elles doivent répondre d’abord à la Loi fondamentale tunisienne, qui fait du personnage « le symbole de l’unité de l’État », et celui qui « garantit son indépendance et sa continuité et veille au respect de la Constitution ». Par conséquent, le président doit incarner un certain nombre de valeurs, dont notamment l’intégrité morale et l’honnêteté intellectuelle.

Il doit avoir les compétences nécessaires pour gérer le pays. Être un rassembleur capable de travailler avec des sensibilités différentes, et qui a la capacité de ne pas mentir, ni à lui-même ni aux autres. Il doit, en plus, avoir une parfaite connaissance des sujets les plus essentiels, pas seulement ceux qui touchent à ses domaines réservés : la politique étrangère, la défense et la sécurité nationale dans son spectre le plus large, mais également les questions éducatives, culturelles, sociales et économiques.

En quoi vous sentez-vous différent des autres candidats ?

En fait, je ne suis ni complètement différent, ni complètement semblable. Mais le fait d’avoir été ministre de la Défense dans pratiquement tous les gouvernements, après le 14 janvier 2011, m’a permis de côtoyer l’ensemble des acteurs politiques et de parfaire ma culture de l’État. Avoir géré « la grande muette » est un grand avantage, notamment pendant une période marquée par des soubresauts internes, des dangers en tous genres, avec la montée de la menace terroriste dans un environnement régional instable. D’ailleurs, je me demande comment on a pu sauver la situation avec les moyens dont on disposait à l’époque…

Quels sont les grands axes de votre programme électoral ?

J’ai déjà annoncé cinq engagements majeurs que j’œuvrerai à concrétiser, dont notamment la soumission d’un projet de référendum populaire, avant le 25 juillet 2020, pour réformer le système politique actuel, qui a prouvé ses limites au cours des cinq dernières années. C’est un système hybride qui a largement nui à la stabilité gouvernementale. Même mixte, le régime parlementaire se révèle être une véritable pétaudière pour une démocratie naissante.

Même si le chef de l’État est élu au suffrage universel, il se voit parfois confiné dans un rôle purement honorifique

Parallèlement, la Constitution a amoindri la fonction présidentielle. Même si le chef de l’État est élu au suffrage universel, il se voit parfois confiné dans un rôle purement honorifique. Ce système ne saurait convenir aux jeunes démocraties dont les institutions ne sont pas encore bien implantées. Je m’engagerai, également, à rétablir une autorité de l’État déjà lourdement entamée, à instaurer la paix sociale, à lutter contre la corruption et à réaliser la réconciliation nationale.

Le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi, entouré du Premier ministre Béji Caïd Essebsi (à gauche) et du chef d'état-major de l'armée, le général Rachid Ammar, le 6 septembre 2011 à Tunis.

Le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi, entouré du Premier ministre Béji Caïd Essebsi (à gauche) et du chef d'état-major de l'armée, le général Rachid Ammar, le 6 septembre 2011 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Quelles seront vos priorités en matière de politique étrangère ?

Je m’engage à rouvrir notre ambassade à Damas, pour diminuer l’isolement du peuple syrien, et parce que nous avons en Syrie autour de 5 000 ressortissants. En Libye, nous avons un consulat qui fonctionne difficilement, mais qui fonctionne quand même. La Tunisie y maintiendra une position de neutralité totale, et nous œuvrerons à trouver une solution pacifique. Certes, la situation chaotique dure depuis des années, mais nous croyons que la solution en Libye reste une solution libyenne. Pour le Yémen, je ne me retirerais pas de la coalition, pour la simple raison que la présence tunisienne y est à titre symbolique. Nous n’avons pas un seul soldat ou policier sur le terrain.

Qu’en est-il des relations avec l’Afrique ?

Ce sera le principal élément que je vais exploiter dans les relations Sud-Sud. Sur le continent, il y a plusieurs chantiers à mener : en plus des tâches habituelles de diplomatie – ouvrir plus d’ambassades, par exemple – , il faut multiplier les accords économiques et ceux qui concernent l’enseignement supérieur, mettre en place des vols réguliers, ouvrir une ou plusieurs banques pour installer des projets de coopération…

Une tournée sur le continent, à la Bourguiba ou à la Mohammed VI, est-elle prévue en cas d’élection ?

Pourquoi pas.

Est-ce une promesse ?

C’en est une.

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