Candidats

Présidentielle en Tunisie – Abdelfattah Mourou : « Je suis plus ouvert que le noyau dur d’Ennahdha »

Abdelfattah Mourou, le candidat du parti islamiste Ennahdha à l'élection présidentielle, vendredi 30 août 2019 lors d'un meeting à Tunis.

Abdelfattah Mourou, le candidat du parti islamiste Ennahdha à l'élection présidentielle, vendredi 30 août 2019 lors d'un meeting à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Dissensions présumées au sein d'Ennahdha, vision de la fonction présidentielle, premières mesures... Abdelfattah Mourou, le premier candidat du parti islamiste à se présenter à une élection présidentielle, répond aux questions de Jeune Afrique.

Il est rentré tard dans la nuit de Kairouan (Centre) et vient déjà de boucler un premier rendez-vous quand il reçoit Jeune Afrique, ce lundi 26 août en début de matinée. « Je ne peux faire autrement, j’ai le devoir d’honorer mes engagements », lâche Abdelfattah Mourou, candidat du parti à référentiel islamique Ennahdha à la présidentielle.

Il y a un mois, l’actuel président de l’Assemblée par intérim n’imaginait pas être sur la ligne de départ de la course à Carthage. La tenue d’une présidentielle anticipée a inversé le calendrier électoral et précipité sa désignation – alors que sa formation préférait attendre les législatives avant de choisir son challenger. Mais en vieux routier de la politique, l’avocat de 71 ans, réputé pour sa faconde et sa culture, ne s’émeut pas des coups de théâtre et d’un calendrier bousculé. « Depuis la révolution, je ne suis pas resté un seul jour chez moi », jure ce boulimique d’action et d’échanges.

Jeune Afrique : Comment vivez-vous cette période singulière ?

Abdelfattah Mourou : J’ai été surpris d’avoir été coopté, mais cela me donne une responsabilité particulière. Il me faut concilier la confiance dont m’a investi Ennahdha avec mes orientations qui, pour certaines, sont différentes de celles du parti. Cette désignation émanant des bases du mouvement a engendré une dynamique très importante au sein d’Ennahdha, et donné un regain à un sentiment d’unité.

À quoi les divergences au sein du parti tiennent-elles ?

Je suis plus ouvert que le noyau dur de la formation, plus compréhensif sur certaines questions sociétales, moins attaché à l’idéologie et au sectarisme social. Mes positions m’ont valu un temps une hostilité en interne. J’ai été également critique sur le rendement d’Ennahdha au pouvoir, au point de demander au parti de s’en dessaisir, après l’avoir accusé avec conviction d’être responsable de tous les maux.

Que la fonction de président de la République représente-t-elle pour vous ?

L’idée communément répandue est que le président doit veiller sur les Tunisiens. C’est vrai, mais la fonction implique des prérogatives et des outils : quels dossiers peuvent être pris en charge par le président ? La perception de la notion d’État s’est considérablement affaiblie depuis 2011. Le président est celui qui doit veiller sur l’État et ses trois fondamentaux : institutions, peuple et territoire. Pour préserver les institutions, il doit encadrer des commissions pour proposer des mises au point législatives et constitutionnelles.

Nous n’avons pas d’exécutif. Chaque ministère opère comme un îlot isolé

Depuis l’Assemblée, j’ai constaté l’absence de coordination entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, mais aussi le faible rendement du gouvernement. En fait, nous n’avons pas d’exécutif. Chaque ministère opère comme un îlot isolé. Quel outil réglementaire nous permettrait de travailler de manière plus synchrone, et de ne pas traiter les dossiers au jour le jour ?

Sans compter que nous n’avons plus de Conseil économique et social pour planifier les politiques futures, ni d’institutions chargées des dossiers importants comme celui des caisses sociales, de la compensation, ou des orientations importantes comme la santé, l’éducation, les ressources hydriques. Le rôle du président est de développer les structures pour l’avancée des réflexions et des décisions, mais aussi de préserver les droits des citoyens, notamment face à la justice, et de défendre le territoire.

Cette dernière prérogative a toujours été dévolue au chef de l’État. Comment la concevez-vous ?

Il ne s’agit pas seulement de sécuriser les frontières, mais aussi de préserver les richesses naturelles et leur développement, dans le cadre de projets présidentiels conduits avec l’armée. Nous pouvons ainsi transformer nos frontières en zones de développement. Cela sédentariserait les populations et les jeunes, qui deviendraient des exploitants de leur région qu’ils protégeraient. Dans cette optique, le service national peut jouer un rôle de formation professionnelle pour des cadres techniques.

Rached Ghannouchi, le président d'Ennahdha (à droite), et le candidat du parti à l'élection présidentielle, Abdelfattah Mourou, vendredi 30 août 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Un président n’est pas un simple commis de l’État. C’est d’abord un visionnaire qui connait les spécificités de son pays dans les moindres détails

Selon vous, qu’est ce qu’un bon président de la République ?

Est-ce que nous choisissons un président pour sa personnalité ou pour son programme ? C’est la question de ce scrutin. N’importe qui peut élaborer un programme, mais un président n’est pas un simple commis de l’État. C’est d’abord un visionnaire qui connait les spécificités de son pays dans les moindres détails.

On ne s’adresse pas à un descendant de la tribu des Frechich comme on le fait avec les Beni Majer ou avec des citadins. Une expérience sociale et une solide culture consolident la capacité de leadership du locataire de Carthage, qui doit également avoir un réseau de relations internationales. Son entourage immédiat et la qualité de ses conseillers comptent, mais aussi sa capacité à être connecté avec le pays profond.

Les candidats en lice correspondent-ils à ce profil ?

Pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, les Tunisiens ne peuvent choisir un inconnu sans épaisseur ni expérience. La présidence est l’aboutissement d’un parcours politique. Ceux qui n’ont que trois ans de pratique de la chose publique – et je ne vise personne – n’ont pas encore la maturité nécessaire. Mitterrand disait : « Je serai le dernier des grands présidents, il n’y aura après moi que des financiers et des comptables. » Les Tunisiens font la différence : entre Bourguiba et Ben Ali, ils ont pu évaluer ce qu’est la stature d’un président.

Les prérogatives présidentielles ne sont toutefois pas illimitées…

Effectivement, mais le président a à sa disposition un budget et une administration qui peut compenser le manque de planification du pays en mobilisant les compétences et les expériences, notamment celle des retraités. La présidence doit pérenniser la présence de l’État et s’assurer de la continuité du service public.

Que pensez-vous du système politique actuel ?

Nous avons opté pour un régime parlementaire plutôt que présidentiel, qui donne l’entière responsabilité au président. Un régime parlementaire se base sur une majorité ; or, cette dernière nous fait défaut – de même que la Cour constitutionnelle. La responsabilité est ainsi diluée entre les députés. Je suis convaincu que les défaillances incombent au système électoral au plus fort reste, qui induit une représentativité non homogène, alors que nous avons besoin d’une colonne vertébrale avec un parti responsable.

Sur les prérogatives dévolues à l’exécutif, il faut modifier les dosages, mais sans rien ôter du rôle de contrôle du Parlement

C’est sur cet axe qu’une réforme de la loi électorale s’impose. Il est aussi important de mieux définir et sérier les prérogatives du président et celles du chef du gouvernement. On ne peut pas freiner et accélérer en même temps : il faut modifier les dosages, sans rien ôter du rôle de contrôle du Parlement. Cependant, ce n’est pas une initiative que le président peut prendre seul. Il doit s’appuyer sur une commission juridique à même de convaincre les partis. C’est le point le plus important du prochain mandat. Si cet objectif est atteint, mon mandat sera rempli.

Abdelfattah Mourou, le candidat du parti islamiste Ennahdha à l'élection présidentielle, vendredi 30 août 2019 lors d'un meeting à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Quel rêve aimeriez-vous réaliser une fois installé à Carthage ?

Créer une École nationale d’administration (ENA) africaine. Pour son développement, le continent a besoin de cadres, de haut commis de l’État, et la Tunisie, de par son expérience depuis l’indépendance, est en mesure de former toutes ces compétences. Cette initiative est une ouverture durable sur l’Afrique, qui ancrerait la Tunisie sur ce territoire.

Quelle serait votre première mesure ?

La réorganisation de l’État, avec une redistribution des rôles de manière claire, et faire que les institutions soient opérationnelles en prenant en compte les compétences humaines, qui sont nombreuses. On bloquerait ainsi la corruption, qui profite du flou et de la complexité administrative. Cette lutte à l’échelle nationale relève du chef de l’État.

Et à l’échelle internationale ?

Que la Tunisie soit, pour ses partenaires historiques, une passerelle vers l’Afrique, et inversement. La Tunisie pourrait très bien jouer un rôle actif. Il ne faut pas croire qu’un président issu des rangs islamistes va mettre fin aux relations internationales ou révolutionner la diplomatie.

Selon vous, que signifie justement l’islam politique ?

Le mouvement islamiste est une idéologie. Je m’exprime en tant que dirigeant et candidat d’un parti conservateur, qui considère que les rapprochements s’opèrent à partir de valeurs communes, et que la décision revient au collectif et non à l’individu.

Nous n’envisageons pas d’exporter cette vision éloignée de celle des Occidentaux, mais nous souhaitons préserver la souveraineté de décision en Tunisie, tout en développant les partenariats internationaux, soit anciens, soit nouveaux. La Tunisie pourrait être un facilitateur dans les réflexions que conduisent les pays européens sur leurs communautés maghrébines, l’intégration et la migration.

Qu’en est-il de l’enregistrement qui vous montre, en 2012, avec le prédicateur égyptien Wajdi Ghonim, et dont les propos tenus vous sont régulièrement reprochés ?

Ces dix secondes ont fait de moi un terroriste et un radical, ce que je ne suis pas. Je n’avais pas évalué la dangerosité de ce personnage, que je ne connaissais pas. Je m’en étais excusé auprès des Tunisiens. Mon intention était de délimiter son intervention publique, et la partie qui a été diffusée a été sortie de son contexte. En disant « nous travaillons sur les nouvelles générations », j’entendais que la Tunisie construisait son futur au-delà des querelles avec les laïcs. C’était un malentendu.

Certains vous reprochent également votre âge. Que leur répondez-vous ?

Après cinq ans à la vice-présidence de l’Assemblée, soyez sûr que j’ai bon pied bon œil !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte