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Nicolae et Elena Ceausescu exécutés

| Écrit par Marc Teynier

Il fallait que ça finisse dans le sang. Le leur. Nourris à la peur pendant deux décennies, les Roumains ont cru devoir trouer la peau de Nicolae et Elena Ceausescu comme ils avaient, ivres d’espoir et de vengeance, découpé le drapeau bleu jaune rouge pour jeter dans les poubelles de l’Histoire l’étoile rouge à cinq branches qui en tachait le centre. Pour que de ce vide sorte la démocratie. Les deux époux ont été « jugés » et fusillés dans la foulée, le jour de Noël. Cet épilogue de la dictature a été filmé, puis diffusé à la télévision nationale, dans la nuit du 26 au 27 décembre. Les derniers fidèles du régime, essentiellement les agents de la Securitate – la police secrète -, comprirent alors que l’heure n’était plus à la résistance mais à la fuite. Les Roumains avaient réussi leur « révolution ».
Mais Ceausescu, lui, avait-il pris la mesure de l’Histoire ? Avait-il senti, en cette fin d’année 1989, le vent de la liberté souffler à sa porte, pousser Solidarnosc en Pologne, faire tomber un mur à Berlin, un régime en Tchécoslovaquie ? Réélu triomphalement au poste de secrétaire général du Parti le 24 novembre, le « Conducator », le « Génie des Carpates », le « Danube de la pensée » a-t-il imaginé sa fin si proche ? Non. Son peuple l’aime. Il est le peuple. Il a tant fait pour lui depuis son accession à la tête du Parti, en 1965, puis à celle de l’État, en 1967 : le rationnement puis le « programme d’alimentation scientifique », les économies d’énergie drastiques et l’obligation de faire au moins quatre enfants, la destruction du centre historique de Bucarest et, à terme, de 7 000 des 13 000 villages du pays, au nom de la « systématisation » des campagnes…

Il n’a pas entendu l’allumette craquer à Timisoara, dans l’ouest, le 16 décembre. Lorsque ses « enfants » décident de manifester contre la déportation du pasteur Laszlo Toekes, défenseur de la minorité hongroise de Transylvanie, Ceausescu ordonne de réprimer la contestation. Ce qui est fait. Le 18, il part en voyage officiel en Iran. La Roumanie ne l’attend pas pour s’embraser. Le mercredi 20, il rentre et réunit son état-major. À la télévision, il félicite l’armée pour son travail à Timisoara et traite les manifestants de hooligans. Le lendemain, alors qu’il est en train de discourir depuis un balcon surplombant la place du Palais, le dictateur se fait conspuer. « À mort le tyran ! » L’armée tire. Bucarest se soulève. L’état d’urgence est décrété dans tout le pays.

Vendredi 22. Soupçonné de pactiser avec le diable, le général Milea, ministre de la Défense, est « suicidé ». L’armée, dans sa grande majorité, bascule dans la « révolution », le conseil du Front de salut national (FSN) s’empare progressivement du pouvoir. Les Ceausescu doivent partir. Un hélicoptère décolle depuis le toit de l’immeuble du Parti communiste. Leur équipée se termine en fin d’après-midi, après moult rebondissements, à Tirgoviste, à 80 kilomètres au nord-ouest de la capitale. C’est là, dans une triste caserne, que se déroule leur « procès » trois jours plus tard. Plus dignes en la circonstance que leurs procureurs et même que leurs « avocats », davantage enclins à accuser leurs « clients » qu’à les défendre, Nicolae et Elena Ceausescu refusent de reconnaître le tribunal militaire qui les questionne, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs, exigeant de comparaître devant la Grande Assemblée, le Parlement. La sentence tombe. Pour « génocide, actions armées contre le peuple et le pouvoir de l’État, destruction de biens publics et mainmise sur l’économie nationale » : peine capitale et confiscation de tous leurs biens.
« Génocide », « procès », « révolution »… Autant de guillemets que de crochets sur le chemin de la vérité. Parce que les chiffres les plus fantaisistes ont été répandus pour alimenter la colère : on parlait de 60 000 à 80 000 morts, dont 5 000 à Timisoara, il y en eut « seulement » un peu plus d’un millier, dont moins de 100 à Timisoara. Parce qu’on ne peut qualifier de « procès » de la propagande sur vidéo. Parce qu’il serait sans doute plus juste de parler d’un soulèvement populaire ayant rendu possible un coup d’État, perpétré par ceux-là mêmes qui, plus ou moins longtemps auparavant, servaient le régime honni.

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