Politique

Algérie : pour Ahmed Reda Benchemsi, « les autorités ne veulent pas que l’information circule »

Des milliers de manifestants défilant devant des fourgons de police à Alger, vendredi 19 juillet 2019 (image d’illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Ahmed Reda Benchemsi, le directeur de la communication de l'ONG Human Rights Watch (HRW) pour la zone Maghreb-Moyen-Orient, revient sur son arrestation et son expulsion lors de sa dernière mission en Algérie, tout en livrant un diagnostic inquiétant sur l'évolution de la situation dans le pays.

Le 19 août, les autorités algériennes ont procédé à l’expulsion d’Ahmed Reda Benchemsi, directeur de la communication et du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Human Rights Watch (HRW), qui se trouvait en Algérie depuis le début du mois pour le compte de l’organisation. Benchemsi, qui réside aux États-Unis, est connu au Maroc, son pays d’origine, comme journaliste, fondateur et ancien directeur de deux hebdomadaires, Nichane et Tel Quel.

Arrivé le 1er août « dans le cadre d’une mission d’observation des plus classiques », Benchemsi avait déjà voyagé et assisté à des manifestations en Algérie en mars dernier. À l’aéroport, il assure avoir présenté son passeport marocain « pour ne pas avoir à demander de visa », et inscrit sur la fiche d’arrivée « tous les renseignements demandés, notamment sa fonction, et le cadre professionnel de sa visite ».

La première semaine de sa mission se passe « sans soucis » : l’envoyé spécial assiste comme prévu aux manifestations, le vendredi et le mardi – jour de protestation étudiante. Mais, le 9 août, alors qu’il observe le défilé hebdomadaire, trois ou quatre agents de police le ceinturent et le conduisent vers une fourgonnette. Très vite, il est emmené à un commissariat, où il doit répondre à plusieurs interrogatoires pendant une dizaine d’heures. On lui demande l’accès à son téléphone et à son ordinateur portable ; il refuse et « la pression monte ».

Une fois relâché, il ne peut pas quitter le pays, puisque les autorités ont conservé ses deux passeports (marocain et américain). « Sans qu’on me fournisse d’explications », ajoute-t-il. Les deux pièces d’identité sont conservées dix jours par les autorités. Pendant ce temps, Benchemsi est convoqué au commissariat quasi quotidiennement. « On me dit que je vais voir un procureur. Finalement, je ne le verrai jamais », raconte-t-il. Le 18 août, il est de nouveau convoqué par la police, et transféré cette fois-ci dans de nouveaux locaux. Après une nuit en détention, il est expulsé vers le Maroc.

Jeune Afrique : Que vous était-il reproché ? 

Ahmed Reda Benchemsi : Lors des interrogatoires, le ton de mes interlocuteurs était accusateur, parfois agressif, sans toutefois qu’on me dise ce dont j’étais accusé. Les bases juridiques justifiant mon arrestation et mon expulsion ne m’ont jamais été communiquées.

J’ai appris dans la presse algérienne que ma présence entrait dans le cadre d’un ‘agenda étranger visant à infiltrer le hirak’

Par la suite, j’ai découvert dans la presse algérienne que « selon une enquête préliminaire », ma présence entrait « dans le cadre d’un agenda étranger visant à infiltrer » le hirak. Dans le procès-verbal qu’on m’a demandé de signer après mon premier jour d’interrogatoire, il était écrit que j’avais été appréhendé « au milieu » des manifestants. J’ai demandé qu’ils changent ce passage avant de signer : non, je n’avais pas été appréhendé au milieu de la foule, mais alors que j’étais sur le trottoir, observant la manifestation dans le cadre de mon travail.

Depuis le début du hirak, avez-vous noté un changement dans l’attitude des autorités à l’égard des journalistes ou des défenseurs des droits humains ? 

Il y a bien un changement depuis le début du mouvement. Reporters sans frontières a parlé de plusieurs journalistes expulsés, certains préférant ne pas être nommés. On sait que le directeur de l’AFP à Alger, un envoyé spécial de l’agence de presse Reuters, ou encore une journaliste d’une chaîne de télévision turque ont notamment été expulsés depuis les premières manifestations…

On peut en déduire que les autorités ne veulent pas que l’information sur la situation circule – ce qui est absurde, quand on voit tout ce qui est publié sur les réseaux sociaux… Par ailleurs, on peut relever d’autres atteintes à la liberté d’expression depuis le début du mouvement. Les arrestations de dizaines de manifestants ayant brandi des drapeaux amazigh, par exemple, sont une atteinte flagrante à la liberté d’opinion et au droit international.

Des manifestants brandissant un drapeau amazigh, vendredi 21 juin 2019 à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Pensez-vous qu’il soit difficile pour un Marocain de travailler en Algérie, ou inversement, au vue des rapports entre les deux États ?  

Je n’ai pas perçu d’hostilité particulière du fait de ma citoyenneté marocaine. Mais en Algérie, j’ai beaucoup entendu parler de « complot de l’étranger ». C’est un discours classique des régimes répressifs.

Que répondez-vous aux nombreux discours selon lesquels HRW serait particulièrement hostile à certains régimes, ou s’alignerait sur la politique extérieure américaine ?

Aux discours selon lesquels HRW serait favorable à Washington, ou autre, je réponds simplement qu’un tour d’horizon sur notre site internet permet facilement de comprendre que ce n’est pas le cas. Une grosse partie de notre équipe travaille sur les atteintes aux droits humains commises par le gouvernement américain. L’organisation est connue pour avoir enquêté sur des actes de torture et des transfèrements extrajudiciaires commis selon toute probabilité par la CIA.

En Égypte, on dit de moi que je suis un agent des Frères Musulmans. C’est plutôt cocasse quand on connaît ma défense de longue date de la laïcité !

En fait, nous n’avons pas de gouvernement ami, ni de gouvernement ennemi. Nous faisons notre travail qui consiste à enquêter sur les violations des droits humains et à les dénoncer, dans plus de 90 pays. En revanche, des autorités à travers la terre entière décident parfois de nous rendre la tâche plus difficile. Un tribunal israélien a récemment décidé d’expulser le directeur de Human Rights Watch pour Israël et la Palestine. Quant à moi, j’ai l’habitude des accusations farfelues… En Égypte, on dit de moi que je suis un agent des Frères Musulmans. C’est plutôt cocasse quand on connaît ma défense de longue date de la laïcité, notamment à Tel Quel et Nichane !

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