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Bachar par Khaddam

Influençable, incompétent, impulsif Au fil de ses récentes interviews, l’ex-numéro deux du régime dresse du chef de l’État un portrait au vitriol.

Par - Ridha Kéfi
Mis à jour le 25 janvier 2006 à 12:05

On connaît le mot : lorsqu’on parle beaucoup, soit on se répète, soit on se contredit. Depuis qu’il est entré en dissidence, Abdel Halim Khaddam, l’ancien vice-président syrien, est intarissable. Or s’il échappe au second écueil, il évite difficilement le premier. Il multiplie en effet les accusations contre les dirigeants de son pays, qu’il rend responsables de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Précis et circonstancié, son témoignage ne manquera pas d’alimenter l’enquête diligentée par l’ONU. Et il ne serait pas étonnant que les soupçons nourris par le juge allemand Detlev Mehlis contre l’État syrien deviennent des preuves accablantes pour son successeur, le Belge Damien Van der Meersch.
Khaddam participe ainsi, à sa manière, à l’instruction internationale. Mais il fait plus : au fil de ses multiples rencontres avec les médias arabes et occidentaux, il esquisse par petites touches un portrait peu flatteur de Bachar. Lui qui fut longtemps auprès de Hafez al-Assad ministre des Affaires étrangères et « proconsul » au Liban sacrifie sans doute à une certaine nostalgie mêlée de ressentiment. Mais ses notations n’en paraissent pas moins vraisemblables, sinon véridiques.
Voici le premier coup de pinceau : « À la différence de son père, qui réfléchissait beaucoup et écoutait les autres avant de prendre une décision, Bachar est impulsif, vulnérable. » L’ébauche se précise. « Il est influençable, coléreux et agit dans la précipitation. C’est lui, et lui seul, qui décide, tout en prêtant une oreille attentive aux rumeurs colportées par son entourage. » Manifestant une passion pour la démocratie qu’on ne lui connaissait point, Khaddam reproche à Bachar de « diriger le pays de façon dictatoriale ». À l’occasion, il peut même devenir carrément brutal. Exemple.
Au cours de l’été 2004, deux mois avant la prolongation du mandat du président libanais Émile Lahoud, que soutient Damas, l’ancien numéro deux du gouvernement et du parti Baas s’entretient avec Bachar. Celui-ci lui paraît « très énervé ». Khaddam rapporte ses propos : « J’ai convoqué Hariri ce matin et je lui ai dit qu’il complotait contre nous et travaillait avec les Français et les Américains pour installer au Liban un président qui nous soit hostile. Fais attention ! C’est moi qui décide qui sera le président du Liban. Celui qui s’opposera à ma décision, je l’écraserai ! » À l’en croire, Khaddam aurait alors chapitré son président : « Comment pouvez-vous parler ainsi au Premier ministre du Liban ? C’est un allié, vous savez combien il a servi la Syrie. Mais il n’est pas à votre service ! Si cela se sait au Liban, les réactions seront très mauvaises. » Apparemment, la leçon porte : Bachar prend conscience de son erreur et demande à Khaddam d’inviter Hariri à Damas pour limiter les dégâts. Mais le mal était fait : le Libanais était sorti à ce point bouleversé de l’entretien qu’il saignait du nez.
Pour illustrer l’inconstance du président syrien et sa grave méconnaissance des affaires internationales, Khaddam évoque un autre épisode, tout aussi « catastrophique » : la décision de Bachar de maintenir Lahoud à la tête du Liban, qui va entraîner, le 2 septembre, le vote de la résolution 1559 de l’ONU appelant la Syrie à évacuer ce pays.
« Bachar a eu une occasion historique d’éviter l’adoption de cette résolution, explique Khaddam. La veille, il avait transmis une proposition à Madrid : Je ne renouvelle pas le mandat de Lahoud, mais vous vous engagez à ne pas voter la résolution. Immédiatement, José Luis Zapatero, le Premier ministre espagnol, communique l’offre à ses partenaires Jacques Chirac, Tony Blair et Gerhard Schröder. Bush est tenu informé. Quelques heures plus tard, tout ce beau monde donne son accord. Mais, le lendemain, Bachar se rétracte et renouvelle le mandat de Lahoud ! »
Que s’est-il passé entre-temps ? Selon Khaddam, Bachar s’est laissé convaincre par son entourage que le successeur de Lahoud serait incapable de résister aux pressions internationales et qu’il risquait d’ouvrir de très embarrassants dossiers touchant à la corruption, notamment ceux de la banque Al-Madina et du transfert de l’argent de Saddam Hussein au Liban. Or Khaddam accuse le président Bachar, son frère Maher et son beau-frère Assef Chawkat de se trouver au centre de ladite affaire. Et il donne des chiffres : « Dans l’entourage présidentiel, les sommes volées au Liban, mais aussi en Syrie, dépassent les 20 milliards de dollars. Quant à l’argent de Saddam Hussein, plus de 1 milliard de dollars sont arrivés au Liban pour y être distribués. » Ce qui conduit l’ancien vice-président à dénoncer la « mafia d’État » au pouvoir à Damas.
Incompétent, peu averti des arcanes de la politique internationale, susceptible, anxieux, impatient, paranoïaque et résistant difficilement aux séductions de l’argent, Bachar a donc tous les défauts dont un chef d’État est censé être exempt. Il a aussi la faiblesse de croire les affabulations de ses services de renseignements et les analyses complaisantes – et rassurantes – de ses collaborateurs. « Le problème de Bachar et de son entourage, c’est qu’ils prennent leurs désirs pour des réalités, comme au sujet de la résolution 1644 adoptée par les Nations unies le 15 décembre 2005 et qui proroge le mandat de cette commission d’enquête internationale sur l’assassinat de Hariri jusqu’au 15 juin 2006. Ils y ont vu une victoire pour la Syrie, et Bachar les a crus. Ils lui ont fait croire que la Syrie pourrait s’entendre avec les États-Unis sur l’Irak. Et qu’il suffisait pour cela qu’elle propose de déployer cinquante mille soldats dans ce pays. »
Au cours de l’année précédente, deux parlementaires américains, le républicain Darrel Issa et le démocrate Nick Rahall, avaient été reçus par le président syrien. Un peu plus tard, Martin Indyk, l’ancien ambassadeur américain en Israël, s’était à son tour rendu à Damas. Il n’en a vait pas fallu davantage pour convaincre Bachar que ses interlocuteurs allaient s’empresser de travailler au renforcement des relations syro-américaines. De toute façon, le président ne doute pas une seconde que « le Liban intéresse moins les États-Unis que l’Irak ». Et que sa coopération sur le dossier irakien permettra à la Syrie de maintenir ses troupes au Liban Résultat des courses : « La Syrie est isolée, fragilisée. Son attitude irréfléchie face à l’ONU pourrait lui valoir des sanctions. Bachar n’entretient de bonnes relations avec aucun pays arabe. Les Saoudiens, par exemple, sont très mécontents après l’assassinat d’Hariri, qui était leur ami. Vous le voyez, il est très fragile. »