Société

Maroc : destruction d’un projet de mémorial de l’Holocauste après une vive polémique

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Mis à jour le 29 août 2019 à 10h25
Une vue du projet de mémorial de l’Holocauste de PixelHelper. Les barrières sont présentées comme une réplique des frontières entre l’Europe et le Maroc.

Une vue du projet de mémorial de l'Holocauste de PixelHelper. Les barrières sont présentées comme une réplique des frontières entre l'Europe et le Maroc. © PixelHelper / DR

Un résident allemand au Maroc, se présentant comme artiste-activiste, avait commencé près de Marrakech la construction d’un étrange mémorial dédié au génocide des Juifs d’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Un site que les autorités ont décidé de détruire après le déclenchement d’une vive polémique.

Les stèles en briques alignées rappelaient le célèbre Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, bâti au début des années 2000 à Berlin sur près de 20 000 mètres carrés. Lundi 26 août, les autorités marocaines ont annoncé la destruction de cet étonnant mémorial de l’Holocauste, en cours de création dans la région de Marrakech.

Quelques jours plus tôt, la presse internationale s’était emballée : des médias hollandais, allemands ou israéliens annonçaient l’ouverture prochaine du « premier mémorial de la Shoah en Afrique du nord ». Le porteur du projet s’appelle Oliver Bienkowski. Citoyen allemand qui se présente comme à la fois artiste et activiste, il s’était fait connaître en 2016 en projetant sur l’ambassade d’Arabie Saoudite à Berlin, à l’aide d’un système lumineux, le drapeau de l’organisation terroriste État islamique accompagné du message « Daech Bank ».

Bienkowski explique à Jeune Afrique qu’il réside à Marrakech, où il possède une entreprise. Il est aussi le fondateur de PixelHelper, qui se présente comme une organisation à but non lucratif, et à laquelle est adossée une société éponyme. PixelHelper, qui prétend notamment « lutter contre le racisme via un activisme artistique », dispose d’une adresse légale à Marrakech, ainsi que d’un numéro au registre du commerce.

Une vidéo – lunaire – présente le « Headquarter » de PixelHelper au Maroc, dans la commune rurale d’Aït Faska, près d’Aït Ourir (à une trentaine de kilomètres de Marrakech). On y voit entre autres des ouvriers marocains s’affairer, vêtus de capes dans un style rappelant l’univers heroic fantasy, sous les ordres d’un homme habillé en mage. Une des ambitions affichées de PixelHelper est la production de « pains en conserve » à destination de réfugiés à travers le monde. L’organisation explique aussi sur son site internet s’inspirer des « idéaux des francs-maçons ».

Sur le compte Instagram de PixelHelper, on pouvait aussi suivre l’avancement des travaux du mémorial en cours d’érection. Les bandes de couleurs vives apposées ça et là s’expliquent par la volonté de Bienkowski de rendre aussi un hommage aux « 50 000 homosexuels morts dans les camps de concentration ». Le 9 août, le compte de l’association racontait : « Depuis 22 jours, nous construisons le premier mémorial de l’Holocauste au Maroc. Dix employés nous ont coûté depuis plus de 2 200 euros, et nous avons acheté déjà pour plus de 2 000 euros de matériel. » La publication se terminait par une invitation à verser des dons à l’association via PayPal.

Un projet qui « suscite des questions »

La médiatisation du projet a suscité des réactions étonnées, parfois hostiles. « Tout un chacun a découvert du jour au lendemain l’existence de ce projet qui suscite des questions, réagit Omar Arbib, militant de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Marrakech. Si on veut un monument pour honorer la mémoire des Juifs marocains, alors il faut un projet encadré par des pouvoirs publics ou des associations de terrain sérieuses. Enfin, nous nous posons des questions sur les conditions de travail et de rémunération des travailleurs employés sur le chantier. »

Si on veut un monument pour honorer la mémoire des Juifs marocains, alors il faut un projet encadré par des pouvoirs publics ou des associations de terrain sérieuses

Des personnalités marocaines, à l’instar de Khalid Sefiani, leader du Groupe d’action nationale en faveur de la Palestine, accusent le projet de renforcer implicitement ce qui est communément appelé au Maroc « la normalisation avec l’entité sioniste ». Ce dont Bienkowski se défend auprès de Jeune Afrique, en affirmant que PixelHelper ne prend aucunement position dans le conflit israélo-palestinien.

« Refus de toute coopération »

Devant une polémique naissante, les autorités locales de la province du Haouz ont publié le 26 août un communiqué assurant que les autorisations pour l’établissement du projet n’avaient pas été décernées. « Les autorités marocaines et les ambassades ont toujours été informées de nos projets. Malheureusement, dès le départ, les autorités ont refusé toute coopération. Au cours de la première année, toutes les propositions de rendez-vous ont été rejetées par le maire », a répondu PixelHelper par voie de communiqué.

Du côté de l’AMDH, on s’étonne : « Il semble plus qu’improbable que les autorités n’aient jamais rien remarqué. » En effet, le projet de PixelHelper est imposant, particulièrement dans une région peu dense et peu bâtie. Il est probable, selon des sources dans la région, que l’organisation ait insisté sur l’aspect touristique de son projet.

Bienkowski demande maintenant réparation : « Toutes les œuvres d’art, y compris l’arc-en-ciel à l’entrée, ont été profanées, et des équipements coûteux (…) ont été délibérément détruits par des bulldozers. » À Jeune Afrique, Oliver Bienkowski confie être allé jusqu’à contacter des personnalités comme le conseiller royal André Azoulay (notamment connu pour son travail de mise en valeur du patrimoine juif d’Essaouira), afin de sauver son projet. Sans succès.

Mise en valeur officielle de l’histoire juive

« Si certains se demandent quel est le but vraiment recherché par cette organisation, c’est que le peuple marocain ne s’est pas rendu coupable de participation au génocide des Juifs. Au contraire, on trouve de nombreux indices de refus de l’antisémitisme par le peuple et les dirigeants de l’époque », souligne Omar Arbib.

Loin des projets farfelus, la société civile et les institutions marocaines multiplient la mise en valeur de l’histoire juive. En 2011, l’université Al Akhawayn à Ifrane accueillait par exemple une conférence sur la commémoration de l’Holocauste, intitulée « Mohammed V, Juste parmi les nations », mettant en exergue le rôle positif du monarque marocain durant le génocide, afin de protéger les Juifs du Maroc.

Lors de cet événement, Simon Levy, Juif marocain, militant communiste et cheville ouvrière du Musée du judaïsme marocain de Casablanca, décédé en 2012, rappelait que juifs et musulmans n’étaient pas autorisés à entrer dans des piscines publiques fréquentées par les Européens, et qu’au Maroc, les lois anti-juives étaient inscrites dans le Bulletin officiel du gouvernement de Vichy. « Tandis que le gouvernement de Vichy appliquait de nouvelles lois discriminatoires au Maroc, Mohammed V a exprimé à plusieurs reprises son soutien à ses sujets juifs marocains, prenant ainsi le contrepied du régime », rappelle le document tiré de la conférence.

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