Société

Bousculade mortelle au concert de Soolking à Alger : qui est responsable ?

Le rappeur Soolking lors de son concert à Alger, jeudi 22 août 2019. © Fatheh Guidoum/AP/SIPA

Les sanctions n'ont pas tardé à tomber après la bousculade qui a provoqué cinq morts en marge du concert du rappeur Soolking, jeudi à Alger, avec les limogeages du patron de l’ONDA, organisateur de l'événement, du chef de la police nationale et de la ministre de la Culture. En attendant les conclusions de l'enquête, les différentes parties se renvoient la responsabilité du drame.

« Il était 16h lorsque les portes du stade ont été ouvertes pour accueillir un flux déjà important de fans, arrivés pour certains dès la matinée, raconte le capitaine Nassim Bernaoui, responsable de la communication à la Protection civile. Devant les accès, les agents de sécurité filtraient le public au compte-gouttes. Plus l’heure du début du concert approchait, et plus le public était impatient d’entrer dans le stade », se souvient-il, rappelant que « les regroupements massifs sont le deuxième risque majeur en Algérie ».

C’est aux alentours de 20h, soit près d’une heure avant l’entame du premier concert du rappeur dans son pays natal (depuis l’envol de sa carrière internationale) que la situation dégénère. Au niveau de l’accès D, des centaines de spectateurs munis de tickets tentent de forcer le passage. Dans la cohue, cinq jeunes Algériens trouvent la mort. « Deux jeunes filles de 19 et 22 ans et trois garçons âgés de 13, 16 et 21 ans. Ils sont décédés lors de leur transfert vers le Centre hospitalo-universitaire (CHU) Mustapha Pacha », indique le capitaine Nassim Bernaoui. Dans la foulée, 32 blessés sont également évacués vers le CHU de la capitale. « Ils ont quitté l’hôpital le lendemain », précise la même source.

Au même moment, à l’intérieur de l’enceinte sportive, la pression monte d’un cran, tandis que des portes latérales donnant accès à la fosse restent verrouillées jusqu’à 20h. Et ce malgré des bousculades devant les grilles fermées. Au cours de la soirée, la Protection civile, qui assure avoir mis en place un « dispositif spécial » et déployé pas moins de 100 agents, a prodigué des soins à 86 personnes dans son poste médical avancé, aménagé à proximité du stade. Pour la plupart, il s’agissait de blessés légers. « Entorse, gêne respiratoire, fatigue due à la longue attente », liste Nassim Bernaoui.

Des blessés pris en charge par la Protection civile lors du concert de Soolking à Alger, jeudi 22 août 2019. © Fatheh Guidoum/AP/SIPA

L’ONDA s’explique et réplique

Depuis jeudi, l’Office national des droits d’auteurs (ONDA), qui a organisé l’événement sous l’égide du ministère de la Culture, est sous le feu des critiques. On lui reproche notamment d’avoir programmé le concert dans une enceinte jugée trop vétuste pour abriter une manifestation culturelle d’une telle envergure. D’autres espaces, tels que la Coupole ou le Stade du 5-juillet, auraient probablement mieux convenu, avance-t-on.

« Le choix du 20-août a été motivé par des raisons pratiques et techniques, explique Kaouther Belalia, responsable de la communication à l’ONDA. Il s’agissait tout d’abord de trouver un espace qui permette à l’artiste d’être au plus proche de son public, le 5-juillet ne le permettant pas pour deux raisons : le timing des matchs qui étaient programmés, et un public ne pouvant suivre le concert que depuis les tribunes. La Coupole, pour sa part, ne pouvait malheureusement pas contenir une aussi grande affluence. Ces deux espaces ne sont, par ailleurs, pas desservis par des moyens de transports en commun. »

Les forces de l’ordre ont usé de leur position pour faire rentrer amis et familles, accuse l’ONDA

Au vu de l’affluence record enregistrée le jour du concert dans le périmètre avoisinant, beaucoup s’interrogent : le nombre de places vendues était-il supérieur à la capacité d’accueil de ce stade niché dans le quartier populaire de Belouizdad ? Des spectateurs sans billet ont-ils bénéficié de passe-droits, laissant des personnes munies de tickets à l’extérieur et dans l’impossibilité d’entrer ? L’organisateur de l’événement, qui assure avoir vendu 19 025 tickets sur les 27 480 édités, met en cause les forces de l’ordre. « Ils ont usé de leur position pour faire rentrer amis et familles. Des personnes sans ticket, qui se trouvaient au milieu de la foule, ont aussi créé des zones de turbulences pour profiter de la zizanie et rentrer dans le stade », avance ainsi la porte-parole de l’ONDA.

L’organisme public, aussi critiqué pour avoir réduit les voies d’accès, va plus loin et dénonce plusieurs failles dans le système de sécurité. « La circulation routière n’a pas été arrêtée comme recommandé. La route menant à l’accès D a été obstrué par des fourgons de police, ce qui a empêché de secourir les blessés à temps », accuse la même source. Contactée par nos soins, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Limogeages en série

Comment expliquer que ce moment festif a viré au drame en l’espace de quelques minutes ? Qui tenir pour responsable de la bousculade mortelle ? S’agit-il d’une défaillance dans la sécurisation de l’événement, ou est-ce dû à un problème d’organisation ? C’est à ces nombreuses questions que l’enquête diligentée vendredi 23 août, le lendemain de l’incident, par le Procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed d’Alger, devra apporter des réponses.

En attendant les conclusions de l’enquête du parquet, les premières sanctions politiques n’ont pas tardé à tomber. Sami Bencheikh El-Hocine, directeur général de l’ONDA, était le premier à subir les conséquences de ce drame. Dès vendredi, il a été limogé sur décision du Premier ministre Noureddine Bedoui.

Quelques heures après cette annonce, Abdelkader Kara Bouhadba, à la tête de la DGSN, qui chapeaute les différents services de police, était lui aussi évincé. Son successeur, Khelifa Ounissi, ancien responsable de la Police aux frontières (PAF), a pris ses fonctions lundi 26 août. Aucune explication officielle n’a été apportée à ces différents départs, mais il est fort à parier qu’ils sont directement liés à la tragédie de jeudi.

Soolking « sous le choc »

Suite au drame, la question de l’annulation du concert s’est posée en coulisses. « Nous avons envisagé toutes les possibilités. Il nous a fallu attendre 22h pour avoir un bilan approximatif de la situation. Mais il a été recommandé d’éviter de lancer une nouvelle vague de panique, qui aurait alors pu enclencher une autre tragédie plus importante », justifie Kaouther Belalia.

Aucun de nous n’aurait mis un pied sur scène en ayant connaissance de cette funeste nouvelle, a écrit Soolking

De son côté, le chanteur de 29 ans, qui était accompagné pour l’occasion d’artistes internationaux – les rappeurs Sofiane et l’Algérino – et algériens – Freeklane, Meziane Amiche, Mok Saïb – , assure que ni lui ni ses invités n’ont été informés des faits avant de se produire sur scène. « Aucun de nous n’aurait mis un pied sur scène en ayant connaissance de cette funeste nouvelle », a écrit Soolking dans un message en soutien aux familles des victimes, posté vendredi sur son compte Instagram, et dans lequel il fait part de sa « tristesse incommensurable ».

« Toujours sous le choc », selon son équipe, l’interprète de La Liberté – en duo avec Ouled El Bahdja, un groupe de supporteurs de l’USMA – , devenu un hymne du mouvement de contestation contre le régime lancé le 22 février, a également vidé son compte Instragram pour ne laisser que son message de condoléances. Et appelé à une « journée blanche » mardi prochain sur les réseaux sociaux, en hommage aux victimes.

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