Politique

Tunisie : polémique et indignation après l’arrestation de Nabil Karoui

Nabil Karoui à son domicile, à Carthage (image d'illustration).

Nabil Karoui à son domicile, à Carthage (image d'illustration). © Nicolas Fauqué pour JA

À trois semaines de la présidentielle du 15 septembre, l'arrestation d'un des favoris du scrutin, Nabil Karoui, président de Kalb Tounes, fait l’effet d’une bombe.

Au lendemain de l’arrestation rocambolesque de Nabil Karoui, la Tunisie oscille entre sidération et indignation, avec le sentiment d’avoir assisté à la première d’un film d’action.

Vers 15 heures, le 23 août, au péage de l’autoroute de Medjez El Bab, le convoi de l’homme d’affaires, de retour de Béja (nord-ouest) où il avait inauguré une antenne de son parti, est pris en étau. Il est d’abord encerclé par des inconnus en civil qui ne déclinent pas leur identité, avant que n’apparaissent des agents portant le brassard de la police. Le dispositif est impressionnant, l’autoroute est fermée et la manœuvre rapide et musclée.

Le fondateur de la chaîne Nessma TV est transporté vers une destination inconnue, sans qu’aucun document ne lui soit présenté. Il est conduit à la prison civile de la Mornaguia, en banlieue de Tunis. Un communiqué du ministère de l’Intérieur précisera un peu plus tard que les forces de l’ordre ont simplement exécuté un mandat de dépôt émis par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Tunis.

Outsider

Candidat en vue, cet outsider de la campagne politique dérange. Les partis au pouvoir avaient sans succès tenté de lui barrer la route en apportant des amendements à la loi électorale en juillet 2019. À trois semaines du scrutin, la justice a par ailleurs activé des affaires datant de 2016.

Nabil Karoui, et son frère Ghazi, lui-même candidat aux législatives, font l’objet d’une plainte pour blanchiment d’argent et évasion fiscale déposée par l’association tunisienne anticorruption « I Watch ». En juillet 2019, le juge d’instruction du pôle financier leur avait signifié le gel de leurs avoirs, accompagné d’une interdiction de sortie du territoire.

Les frères Karoui ont fait appel de cette décision, rejetée le 23 août par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Tunis qui l’a assorti d’un mandat d’amener.

« Étant donné les temps longs de la justice tunisienne, ce passage à exécution est un record de rapidité pour un crime en col blanc ni établi ni définitivement jugé. Les Karoui ne sont pas un danger public », raille un avocat.

Un pourvoi en cassation attendu

De son côté, le défenseur de Nabil Karoui, Maître Kamel Ben Messaoud, s’indigne : « la chambre d’accusation a violé de façon flagrante les dispositions explicites du code des procédures pénales et les dispositions constitutionnelles relatives aux libertés individuelles, que la justice devrait protéger ». « La chambre d’accusation n’avait pas à statuer sur un autre objet que celui de l’appel intenté par les inculpés relatif au gel des biens et à l’interdiction de voyage », ajoute l’avocat.

Les équipes de Karoui au sein de Kalb Tounes mais aussi à Nessma TV, chaîne de télévision dont il est fondateur, se mobilisent et ne cachent pas leur inquiétude. « Nous sommes menacés »,  a ainsi annoncé en direct l’animateur Hassen Bellaour.

En attendant le pourvoi en cassation qui sera déposé lundi 26 août, l’interpellation musclée interroge. Quel est le but d’une telle démonstration de force ? L’arrestation de Karoui aurait pu s’opérer avec plus de discrétion, d’autant que ses locaux et son domicile sont connus.

« Méthode dictatoriale »

Sa mise en détention un vendredi après-midi, alors que les tribunaux sont fermés jusqu’au lundi, fait aussi réagir et rappelle, selon certains, des méthodes d’un autre temps. Sous Ben Ali, la pratique était en effet usuelle pour contraindre les prévenus à passer quelques jours en prison. « C’est une méthode dictatoriale, même Ben Ali aurait agi plus finement », fulmine le dissident d’Ennahdha, Hatem Boulabiar, fondateur d’Indépendants Démocrates, candidat à la présidentielle, lui aussi convoqué par la justice.

« Beaucoup d’hommes politiques, y compris au sommet de l’État, sont sous le coup de plaintes, mais la célérité dans l’affaire Karoui est exceptionnelle », souligne le chroniqueur Lotfi Laamari.

Tous les regards se tournent vers le patron de la Kasbah, dont l’inimitié à l’égard de Nabil Karoui est notoire. Youssef Chahed est accusé par plusieurs médias, mais aussi certains partis comme le Front Populaire (FP) et le Parti de l’indépendance tunisienne (PIT), de vouloir éliminer toute concurrence.

Kalb Tounes accuse Youssef Chahed

« Il est dangereux », assure Hamma Hammami, secrétaire général du FP tandis que Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, estime que le timing est embarrassant. Mais à y regarder de plus près, la situation ne profite pas à Youssef Chahed. Cette arrestation pourrait ainsi se révéler contre-productive et faire monter la cote de popularité de son rival.

Iyadh Elloumi, un dirigeant du bureau politique de Kalb Tounes, n’a pas manqué de souligner cette « publicité gratuite qui ne va que dans l’intérêt de Nabil Karoui », tout en accusant directement Youssef Chahed.

« Nous adressons une accusation directe envers Youssef Chahed et son gang, (celle) d’avoir orchestré cette arrestation », a-t-il déclaré samedi lors d’une conférence de presse, dénonçant des « pratiques dégradantes et dictatoriales ».

L’affaire Karoui plombe un peu plus le contexte politique, à quelques jours du premier tour de l’élection. « Cette guerre acharnée à la veille des élections est malsaine », estime le politologue Larbi Chouikha, tandis que d’autres évoquent un éventuel report des élections. « Certains partis n’en veulent pas », assure, sous couvert d’anonymat un député de gauche. Ce dernier craint une montée de violence ou un mouvement de contestation populaire car « Nabil Karoui est le candidat des pauvres ».

L’Instance Supérieure Indépendante des Élections (Isie) ne s’est pas prononcée sur cette tourmente politique, mais l’un de ses membres, Mohamed Tlili Mansri, assure que « le mandat de dépôt et l’arrestation de Nabil Karoui n’ont, en principe, aucune répercussion sur sa candidature, puisque son affaire est en cours d’instruction et qu’il n’a pas été jugé coupable ».

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