Agroalimentaire

Cacao : l’entente historique entre le Ghana et la Côte d’Ivoire peut-elle faire plier les industriels ?

Cacao en Côte d'Ivoire.

Cacao en Côte d'Ivoire. © Fernando Llano/AP/SIPA

Les deux pays sont plus que jamais convaincus de la nécessité d'un prix plancher de l'or brun. L'objectif ? Mieux rémunérer les producteurs.

« Nous n’allons pas vendre la récolte de 2020-2021 à moins de 2600 dollars la tonne. Et nous aurons une marge de 400 dollars, pour nous assurer de reverser aux producteurs un minimum de montant. » Plus de doute possible, après l’intervention du président ivoirien Alassane Ouattara, la veille de la fête de l’indépendance, le 6 août dernier sur la RTI : il y aura bien un prix plancher pour les cacaos ivoirien et ghanéen… « Les acheteurs ont compris », a ajouté le locataire du palais présidentiel du Plateau, avant de préciser que dès le 1er octobre prochain, le prix du cacao payé au producteur augmentera.

Objectif affiché : revenir aux prix de 2015 de 1000 F CFA le kilo (1,52€) pour 750 F CFA aujourd’hui. Le même jour, à 450 km de là, des sources au Cocobod, l’organisme gouvernemental ghanéen en charge de la filière cacao, laissaient entendre que le prix au producteur augmentera aussi en octobre, pour passer à 1,40€ le kilo, contre 1,26€ la saison passée : la première augmentation en trois ans.

Depuis le mois de juin, les planètes semblent s’aligner, entre Abidjan et Accra. La Côte d’Ivoire et le Ghana sont décidés à se tailler une meilleure part dans le gâteau du cacao. Sur les 100 milliards de dollars annuels que représente la filière, seulement 6% reviennent au producteur. « Ce n’est pas normal », a encore ajouté le président ivoirien le 6 août dernier.

L’échec de la grève de 1987-1988

« C’est intéressant que les deux premiers pays producteurs ; deux voisins, qui ne se sont jamais parlé pendant des décennies se mettent vraiment à réfléchir conjointement à ce qu’ils pourraient faire. Ils se sont mis ensemble, c’est ça le grand changement », explique François Ruf, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), et spécialiste de la filière cacao. « Dans le passé, l’embargo de Félix Houphouët-Boigny avait échoué. Mais il jouait seul. » Lorsqu’en 1987 et 1988, les prix du cacao sont au plus bas sur les marchés, afin de garantir un minimum aux planteurs, le président ivoirien fixe un prix plancher en dessous duquel il refuse de céder le cacao ivoirien.  Asphyxié, le pays sera contraint de céder sans obtenir gain de cause.

Unité de transformation de cacao de l'usine Choco Ivoire à San Pedro (Côte d'Ivoire) en mars 2016.

Unité de transformation de cacao de l'usine Choco Ivoire à San Pedro (Côte d'Ivoire) en mars 2016. © Jacques Torregano pour JA

« Un tiers de la production mondiale, ça ne suffit pas pour dicter les prix. 65% en revanche… il faudra bien que les acheteurs trouvent leur cacao quelque part », poursuit François Ruf. « La grève des ventes est le meilleur outil dont ils disposent pour faire pression sur les industriels », ajoute l’économiste. D’après lui, trois raisons expliquent que les deux pays ne se soient pas entendus jusqu’ici.

« Il y a d’abord l’orgueil national ». Jusqu’à la fin des années 1970, c’est le Ghana, qui est le premier producteur et exportateur mondial de l’or brun. « Et puis la Côte d’Ivoire a pris la première place, et ne l’a jamais lâchée. Les Ghanéens n’ont jamais pardonné ça, ils ont du mal à accepter qu’ils ne font que la moitié de ce que produit la Côte d’Ivoire aujourd’hui » .

Le frein de la contrebande

Pour François Ruf, la langue est aussi un facteur important. « Malgré la montée en puissance de la classe intellectuelle ivoirienne, il y a encore très peu d’Ivoiriens haut placés qui parlent anglais couramment. Et très peu de Ghanéens qui parlent français. » En portant Nana Akufo Addo au pouvoir en 2016, c’est un président francophile et francophone que les Ghanéens ont choisi et qui a fait de l’intégration régionale son cheval de bataille.

Enfin, la contrebande qui sévit à la frontière ivoiro-ghanéenne et représente un frein supplémentaire à l’harmonisation des politiques des deux pays en matière de cacao. « Elle arrangeait pas mal de gens des deux côtés, y compris parmi des gens haut placés », ajoute François Ruf.

« Dès qu’il y a l’équivalent de 50 F CFA de différence, il se met en place des mouvements d’un côté ou de l’autre. Mais si vous ramenez les prix à peu près équivalents, à 10 ou 20 CFA près, c’est fini, il n’y a plus intérêt à faire de la contrebande. » En harmonisant le prix au producteur de chaque côté de la frontière, les deux pays portent un grand coup au trafic illégal frontalier.

Les deux pays ont trop à gagner… ou a perdre à ne pas dialoguer

En 2020, Ghanéens et Ivoiriens devront élire leur président. Et dans les deux pays la campagne présidentielle est déjà engagée. « Il est indéniable que cette politique commune entraînera des gains politiques pour les deux gouvernements en place », estime Nicholas Ekow de-Heer, analyste et directeur des programmes à l’Institut des études fiscales (IFS) ghanéen. « Ces arrières pensées électorales ne sont pas déterminantes. Cela devait arriver : les deux pays ont trop à gagner… ou à perdre à ne pas dialoguer », poursuit l’analyste.

Dialoguer avec l’ensemble de la filière

Il regrette cependant l’absence, jusqu’ici, d’un dialogue inclusif entre les différentes parties de la filière. « Je pense que s’ils discutent avec l’OMC, le gouvernement néerlandais [les Pays-Bas sont le premier importateur de cacao au monde, ndlr], et des géants mondiaux du cacao, leurs chances de succès seront plus grandes ». En juillet dernier, l’américain Mars, par la voix de son vice-président John Amond, a déclaré soutenir l’initiative des deux gouvernements. Mais le reste des acteurs de la filière grince des dents.

Les cours mondiaux du cacao (Banque mondiale)

Les cours mondiaux du cacao (Banque mondiale) © Banque mondiale

« Les industriels sont tout puissants, parce qu’ils sont peu nombreux. Même s’ils sont très jaloux et très compétitifs, ils peuvent s’entendre sur des dossiers importants comme celui-ci. Ce sont les multinationales qui tiennent la transformation », estime François Ruf. La transformation, justement, est l’une des pistes à explorer par les deux pays pour réduire leur dépendance vis-à-vis des industriels.

« Afin de chercher à augmenter sa part dans la chaîne de valeur globale, la Côte d’Ivoire s’est positionnée graduellement comme un des « champions » de la première transformation », peut-on lire dans un rapport de la Banque mondiale de juillet 2019 sur la filière cacao en Côte d’Ivoire. Au Ghana aussi, la première transformation occupe une bonne place. Or, c’est « la deuxième transformation du cacao (production du chocolat industriel de couverture) qui concentre plus du tiers de la valeur ajoutée globale et, surtout, la production ainsi que la distribution de produits finis qui captent plus des deux cinquièmes de la valeur ajoutée globale », poursuit le rapport. C’est ce vers quoi la Côte d’Ivoire doit se tourner, estime la Banque mondiale.

On ne s’improvise pas broyeur et chocolatier

Développer la transformation

« Il faut aussi que le Ghana aille dans cette direction, d’après Nicholas Ekow de-Heer, car l’un des risques majeurs de l’arrangement récent entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, c’est que les acheteurs tiennent bon dans le bras de fer qui va s’engager. Alors, que fait-on avec le cacao ? » Durant la campagne présidentielle de 2016, le candidat Nana Akufo Addo avait promis que 50% du cacao ghanéen serait transformé sur place. « Rien n’a été fait jusqu’ici pour encourager un tel changement », regrette l’analyste.

« Les récents développements doivent être perçus comme un premier pas, et pas comme une fin en soi », tempère-t-il. « On ne s’improvise pas broyeur et chocolatier », ajoute François Ruf. Pour les deux chercheurs, le tout doit s’inscrire dans un dialogue inclusif entre tous les acteurs de la filière. La visite, le 7 août dernier, de Michel Arrion, le directeur exécutif de l’organisation internationale du cacao (ICCO) au président Ouattara est un pas de plus dans ce sens. « Nous ne pouvons que nous réjouir de voir nos membres coopérer et dialoguer entre eux. Quand ce sont les deux pays qui représentent les deux tiers de la production mondiale qui parlent, c’est toute l’organisation qui parle », s’était alors félicité le Belge.

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