Diplomatie

Cachemire, Ouïghours, Rohingyas : pourquoi les pays arabes et musulmans restent muets

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h36
Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d’illustration).

Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d'illustration). © Ryan Carter/AP/SIPA

Face aux atteintes massives aux droits humains commises en Asie du Sud et du Sud-Est contre des citoyens musulmans, la plupart des États du Maghreb et du Moyen-Orient préfèrent s’abstenir de froisser des partenaires économiques incontournables, partisans comme eux d’une diplomatie « pragmatique ».

Une autonomie bafouée – bien que gravée dans le marbre constitutionnel – , des milliers d’arrestations en deux semaines, des communications bloquées… La situation au Cachemire, désormais coupé du monde par les autorités de New Delhi, en Inde, interpelle. Dans les pays arabo-musulmans, on met en avant la dimension confessionnelle de ce conflit territorial, entre un Cachemire majoritairement musulman et une Inde gouvernée par un parti nationaliste hindou (le BJP), de plus en plus critiqué pour ses attaques contre les musulmans. Dans les milieux des ONG et sur les réseaux sociaux, les réactions indignées affluent.

La timidité de la réaction de l’Organisation de la coopération islamique (OIC), se contentant de saluer la déclaration du secrétaire général de l’ONU – qui a appelé à « la plus grande retenue » au Cachemire – , a également été pointée du doigt.

Quant à la Ligue arabe, elle est restée muette. Signe que l’accueil à New Delhi, en janvier 2019, d’un sommet de cette organisation – traditionnellement favorable au Pakistan – a porté ses fruits ? En tous cas, l’Inde assume sa volonté de rapprochement avec le monde arabe.

L’Inde, partenaire commercial incontournable

L’agence d’information américaine Associated Press donne une raison simple au surprenant « silence arabe » devant la situation au Cachemire : l’Inde est notamment l’un des premiers partenaires économiques des pays du Golfe, avec ses 100 milliards de dollars (90,3 milliards d’euros) d’échanges commerciaux annuels. Son homologue Bloomberg a également annoncé mi-août un investissement de 15 milliards de dollars (13,5 milliards d’euros) du géant pétrolier saoudien Aramco en Inde, quelques jours après l’instauration du couvre-feu au Cachemire.

En février, dans la foulée d’une visite au Premier ministre indien Narendra Modi, le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman s’était également rendu en Chine. C’est là qu’il avait, selon des médias officiels chinois, défendu le droit de Pékin de prendre des mesures « anti-terroristes » et de « déradicalisation », réutilisant – en présence du président Xi Jinping – les termes même des autorités chinoises pour légitimer des arrestations massives et l’ouverture de camps pour les Ouïghours, une minorité turcophone de confession musulmane.

Un agent de sécurité tenant un cordon devant la réunion entre les plus hauts responsables chinois et saoudiens, en février 2019 à Pékin.

Un agent de sécurité tenant un cordon devant la réunion entre les plus hauts responsables chinois et saoudiens, en février 2019 à Pékin. © How Hwee Young/AP/SIPA

Ne pas froisser le géant chinois

Plus récemment, des ONG ont accusé les autorités égyptiennes de collaborer dans cette répression avec leurs homologues chinois. Selon elles, des dizaines de Ouïghours ont été arrêtés en Égypte, et de jeunes ressortissants de cette minorité assurent avoir été interrogés par des Chinois en Égypte. Les deux pays sont des partenaires économiques importants qui ont aussi récemment resserré leur partenariat sécuritaire.

En juillet, une trentaine de pays, dont plus d’une dizaine à majorité musulmane, comme l’Égypte, l’Algérie, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Syrie, les Comores ou encore le Soudan, ont signé une courte lettre à l’attention du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Le contenu est une défense de la politique domestique de Pékin, dont les « progrès » en matière de respect des droits de l’homme sont vantés.

En mars 2019, l’OCI se félicitait des efforts déployés par la Chine dans le traitement des citoyens musulmans

La Chine est un partenaire de premier plan pour tous ces États. À commencer par l’Algérie, où des dizaines de milliers d’ouvriers de l’Empire du milieu se sont activés sur les chantiers de l’autoroute Est-Ouest, de la Grande mosquée d’Alger ou encore de logements sociaux. Le futur est également prometteur : les deux pays avaient à peine dressé le bilan du plan sino-algérien de partenariat quinquennal 2014-2018 qu’ils appelaient déjà à en lancer un nouveau avec pour horizon 2023.

L’OCI qui, dans sa charte, se donne notamment pour mission de « renforcer et de resserrer les liens d’unité et de solidarité entre les peuples musulmans », s’est dite en décembre 2018 « inquiète de ces rapports sur le traitement des Ouïghours ». Mais en mars de l’année suivante, les ministres des Affaires étrangères des pays membres, réunis à Abou Dhabi, émettaient un message rassurant pour les autorités chinoises, se « félicitant des efforts déployés (par la Chine) » dans le traitement des citoyens musulmans. Un communiqué très vite critiqué par le Congrès mondial ouïghour.

L’OCI, dont les adhérents sont souvent divisés, peine d’une manière générale à adopter une cohésion diplomatique. Mais avec la « One Belt, One Road », gigantesque ensemble de liaisons maritimes et terrestres reliant la Chine à l’Europe, il s’agit surtout de ne pas froisser Pékin, qui a promis des investissements et des rapprochements avec un certain nombre de pays musulmans, de Djibouti au Maroc, en passant par l’Égypte et le Soudan.

Rohingyas : deux poids, deux mesures ?

Face au nettoyage ethnique – par des milices bouddhistes et le régime – visant les Rohingyas, des musulmans vivant en Birmanie, dont la projection économique est plus que modeste comparée à celle de Pékin, les mêmes pays s’étaient assez vite montrés plus facilement critiques. Qatar Charity, la puissante ONG qatarie d’aide au développement, a ainsi communiqué en faveur des réfugiés Rohingyas de Birmanie, appuyée par des figures religieuses de premier plan. En juillet dernier, l’émirat avait pourtant signé la fameuse lettre de sympathie à l’égard de Pékin.

Enfin, les dirigeants chinois ramassent les fruits de leur ligne de conduite diplomatique : leur fameux « non-interventionnisme ». Pékin se garde effectivement de critiquer publiquement les politiques de ses partenaires économiques et, le plus souvent, joue la carte du pragmatisme, soutenant par exemple de manière tacite l’Arabie saoudite au Yémen. Une ligne qui lui a permis de ne pas accumuler de vieilles rancunes.

Erdogan s’engouffre dans la brèche

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a décidé d’exploiter cette indignation des citoyens musulmans devant des exactions parfois ouvertement islamophobes. La Turquie, dont les échanges bilatéraux annuels avec l’Inde représentent moins de 7 milliards de dollars, a décidé de se ranger résolument derrière le Pakistan, qui fait face à New Dehli au Cachemire.

Erdogan avait également aidé à affréter une « Food flotilla for Myanmar » de concert avec la Malaisie, en faveur des réfugiés Rohingyas – une initiative rappelant la flotille déployée pour Gaza. Le dirigeant connaît ses gammes en soft power, et avait devancé la puissante Ligue islamique mondiale, une ONG proche de la monarchie saoudienne, dans la condamnation des exactions en Birmanie. Mais même lui a fait l’objet de critiques des défenseurs des droits des Ouïghours : lors de sa visite en Chine en juillet, il a préféré taire le sujet face aux dirigeants chinois.

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