Cinéma

[Tribune] Tunisie : Néjib Ayed, gentleman militant d’un cinéma populaire

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Férid Boughedir est un réalisateur tunisien de cinéma. Il est également critique et historien du cinéma, dirigeant de festivals et de colloques cinématographiques.

Le producteur et critique de cinéma tunisien Néjib Ayed.

Le producteur et critique de cinéma tunisien Néjib Ayed. © YouTube/Academie d'Art de Carthage

Après le décès, le 16 août dernier, du producteur et critique Néjib Ayed - directeur notamment des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) - , victime d'une crise cardiaque à l'âge de 65 ans, le cinéaste tunisien Férid Boughedir salue sa mémoire.

Néjib Ayed était sans conteste l’un des pionniers du cinéma tunisien contemporain, et formait, avec feu le producteur Ahmed Bahaeddine Attia, un duo soudé, bien que totalement antinomique. Autant le fougueux Ahmed Attia, disparu en 2007, était un aventurier à l’audace inouïe, un joueur de poker flambeur et bluffeur n’hésitant pas à faire et défaire des alliances pour la cause du cinéma d’auteur, autant le calme et pondéré Néjib Ayed, lui aussi producteur indépendant, incarnait la constance dans ses choix, ses principes et ses engagements. Quitte à y « laisser des plumes ».

Quand les exigences non anticipées d’un cinéaste décuplaient le budget d’un court-métrage, jusqu’à laisser le producteur sur la paille, il se contentait, en guise de commentaire, d’un : « Ce réalisateur m’a un peu fatigué… » Tout comme Noureddine Saïl, le « père du cinéma marocain », Néjib Ayed avait présidé le mouvement national des ciné-clubs, qui était l’un des plus importants du continent africain. L’engagement qui a été celui de toute sa vie vient de là. À savoir : militer sans relâche pour la mise en place de structures d’encadrement et de viabilisation pérennes, au service d’un cinéma populaire d’expression des réalités sociales, culturelles, politiques, voire poétiques de la Tunisie.

Ce credo était à l’origine celui de la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci), officiellement créée en 1970 à Tunis, par le cinéaste et écrivain sénégalais Ousmane Sembène, et le Tunisien Tahar Cheriaa, fondateur des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) et doyen des ciné-clubs.

Un homme humble et conciliant

Néjib Ayed s’est battu toute sa vie pour concrétiser cet engagement à l’échelle tunisienne, et ce dans les multiples fonctions qu’il a exercées : critique de cinéma, directeur du Festival du film pour la jeunesse de Sousse, directeur de la production à la Société anonyme tunisienne de production et d’expansion cinématographique (Satpec), producteur indépendant pour le cinéma et la télévision, secrétaire général du Syndicat des producteurs, puis rapporteur de la Commission nationale de réforme du cinéma – dont il m’avait presque obligé à accepter la présidence, convaincu que l’universitaire et cinéaste que j’étais permettrait la création d’un Centre national du cinéma et de l’image (ce qui fut le cas, après la révolution tunisienne de 2011 !)

Néjib Ayed a ensuite été directeur des JCC, un poste militant très prenant, qui handicapait sérieusement la rentabilité de son activité de producteur. Jusqu’à ce brusque décès, à la veille de la nouvelle édition qu’il préparait pour octobre 2019. Une session où il confirmait son choix de 2017 d’ajouter à la dimension panafricaine et panarabe l’ouverture non pas vers le cinéma européen d’auteur, mais vers les cinématographies d’Asie et d’Amérique latine.

En toutes circonstances, Néjib Ayed était un gentleman d’une grande intégrité, fidèle dans ses admirations comme dans ses amitiés

Ayed était le descendant d’une grande famille de la ville de Ksar Hellal (Sahel). La maison de son grand-père avait accueilli en 1934 la fondation par Habib Bourguiba du Néo-Destour, le parti qui allait mener le pays vers l’Indépendance. En toutes circonstances, l’homme était un gentleman d’une grande intégrité, fidèle dans ses admirations comme dans ses amitiés, humble, cherchant toujours, dans le calme, la solution la plus juste pour le bien commun, confiant dans les potentialités de chacun et ne se mettant jamais lui-même en avant.

Pour moi, comme pour de nombreux pionniers du cinéma tunisien, Néjib Ayed était, à bien des égards, un « ange gardien » dont le rôle multidimensionnel sera désormais difficile à assurer par un remplaçant unique.

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