Politique

Cameroun : Michèle Ndoki, nouvelle figure de l’opposition politique

L'opposante Michèle Ndoki est incarcérée à la prison principale de Yaoundé depuis le mois de février 2019.

L'opposante Michèle Ndoki est incarcérée à la prison principale de Yaoundé depuis le mois de février 2019. © Capture écran/YouTube/France24

Condamnée à six mois de prison pour avoir pris part à une manifestation interdite, l’avocate et militante du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) Michèle Ndoki risque la peine de mort dans le cadre d’autres affaires. Portrait de celle qui est devenue l’un des symboles de l’opposition politique.

À bord du Toyota Prado de couleur noire qui la conduit vers la frontière nigériane ce 26 février, Michèle Ndoki prend toutes ses précautions pour sortir en toute discrétion du pays. Son compagnon, qui reste son seul intermédiaire avec le reste du monde, fait de même en éteignant son téléphone, après avoir brièvement répondu à quelques coups de fil. L’avocate se sent en danger depuis qu’elle a reçu trois balles dans la cuisse en marge d’une manifestation du MRC. Pendant près d’un mois, elle a vécu recluse dans sa résidence de Limbe. Las de cette situation, elle compte sur ce périple pour se mettre en sécurité.

Mais le voyage va tourner court. Bien que drapée d’une longue robe en pagne et d’un grand foulard voilant presque son visage, les éléments du poste-frontière d’Idenau n’ont aucune peine à reconnaître celle qui vient de s’illustrer,par ses plaidoiries, comme la vedette des audiences du contentieux postélectoral. L’officier qui l’interpelle ne dispose pas de mandat d’arrêt, il lui présente une « liste d’activistes politiques interdits de quitter le territoire » sur laquelle figure son nom. L’avocate proteste, même si elle sait qu’elle ne pourra pas lui faire entendre raison. Le même jour, elle est transférée à Yaoundé, puis incarcérée quelques temps après à la prison principale de Kondengui.

La nouvelle de l’arrestation de Michèle Ndoki provoque une onde de choc dans la sphère publique. Les condamnations et les soutiens fusent de toutes parts. Les organisations de la société civile dénoncent une « arrestation arbitraire », l’ordre national des avocats demande sa « libération immédiate », l’économiste Célestin Monga salue son « courage »… Scénario d’un destin improbable pour celle qui était méconnue de la sphère politique camerounaise il y a encore deux ans – malgré des années d’activisme et de militantisme.

Débuts dans les milieux des affaires

Car loin des joutes politiques, c’est vers les milieux d’affaires que la jeune juriste s’oriente à son retour au Cameroun en 1997. Michèle Ndoki est fraîchement diplômée d’études supérieures (DESS) en droit privé avec une spécialisation en droit des affaires de l’université de Reims. Elle intègre la même année le cabinet Ngwe & Associés de la célèbre avocate Marie-Andrée Ngwe, en tant que juriste en conseil et droit des entreprises.

À son retour au Cameroun, elle estimait que le tissu judiciaire était très peu performant, et qu’il était difficile de défendre des clients dans un tel contexte

Ses anciens collègues décrivent une « travailleuse acharnée », une « passionnée de droit ». Elle quitte le cabinet Ngwe & Associés cinq ans après l’avoir rejoint, pour se lancer dans une carrière de conseil indépendant. Ce choix la conduit à exercer dans plusieurs multinationales en tant que responsable juridique. De 2006 à 2012, elle passe respectivement par le groupe Orange Cameroun, le groupe Diageo (propriétaire de la marque Guinness), les laboratoires Sanofi, ou encore le Gicam.

Sa carrière est fulgurante, mais l’appel de la robe et du barreau l’est d’avantage. « Elle avait toujours voulue être avocate. Mais à son retour au Cameroun, elle estimait que le tissu judiciaire était très peu performant, et qu’il était difficile de défendre des clients dans un tel contexte », confie l’une de ses proches. En 2014, Michèle Ndoki s’attelle à revenir à « l’avocature », en passant avec succès l’examen d’accès au stage. L’année suivante, elle remporte le concours de plaidoirie francophone contre la peine de mort, organisé par le collectif Ensemble contre la peine de mort (ECPM).

Des droits des homosexuels aux droits de l’homme

Lors de ce concours, l’avocate stagiaire relate le meurtre commis par Jacques Dubuisson sur son épouse Marie-Thérèse Ngo Badjeck, en adoptant le regard de leur fils de 11 ans, témoin des faits. L’affaire qui date de 2011 avait fait grand bruit au Cameroun. La plaidoirie de Michèle Ndoki ne passe pas inaperçue. Me Alice Kom, première femme acceptée au barreau du Cameroun et pionnière de la défense des droits des homosexuels, est séduite. Elle la contacte et lui propose de mettre son talent au service de la société civile. Michèle Ndoki a « soif de challenge », elle ne se fait pas prier.

On la voit aux cotés d’Alice Kom dans les activités de l’Association pour la défense des droits des homosexuels (Adefho), ou encore à l’intérieur du pays pour le compte de Freedom Generation, une association de défense des libertés et droits de l’homme dont elle est la co-fondatrice. Ses idéaux la rapproche des avocats Emmanuel Simh, Christopher Ndong et Désiré Sikati, qui souhaitent la compter dans les rangs du MRC. Ils ne sont pas les premiers à le faire. En juillet 2013 déjà, l’opposant Maurice Kamto, leader du parti, lui proposait de rejoindre le navire.

Engagement politique

À cette époque, le MRC est taxé d’être un parti composé uniquement des Bamilékés (l’ethnie de Maurice Kamto) et il souhaite diversifier la composition sociologique de ses cadres. Avec un passage éclair à l’Alliance pour la démocratie et le développement (ADD) de Garga Haman Adji, et deux ans de militantisme au sein du Cameroon’s people party (CPP) d’Edith Kah Walla, le profil de Michèle Ndoki est séduisant. La fille de l’ancien adjoint au maire RDPC de l’arrondissement de Douala 1er, Michèle Ndoki souhaite pour sa part s’investir sur le plan local, et cherche à faire porter son projet par une formation politique crédible.

Le calcul politique est fait, le mariage avec le MRC intervient en décembre 2016. « La passion avec laquelle il [Maurice Kamto] parlait de sa vision pour notre si beau pays m’avait touchée au cœur », expliquait-elle à cette occasion. Mais au-delà du discours, Michèle Ndoki obtient surtout l’assurance d’être investie par le MRC comme candidate à la députation.

Maurice Kamto lui accorde sa confiance. Michèle Ndoki est sur tous les fronts. Elle devient responsable départementale du MRC dans la circonscription de Douala 1er, puis première vice-présidente nationale des femmes du parti. Pour l’élection présidentielle d’octobre 2018, le candidat du MRC la nomme au sein du pool chargé de sa communication. Elle initie le rapprochement entre Maurice Kamto et Akere Muna, qui formeront une coalition à la veille du scrutin.

Il est temps de nous battre pour faire briller à nouveau notre nation

C’est encore elle qui défend la demande d’annulation partielle de l’élection lors de l’historique audience du contentieux postélectoral. Ce jour-là, Michèle Ndoki fait une exégèse du code électoral et aboutit à la conclusion que les résultats détenus par le Conseil constitutionnel ne sont pas fiables. L’avocate fait vaciller ses vis-à-vis, l’un des juges du conseil sort de ses gonds et attaque sa plaidoirie. L’audience est retransmise en direct sur toutes les chaines de télévision locales. Et même si ni ses arguments, ni ceux de ses collègues de la défense de Maurice Kamto, ne réussissent à convaincre les onze membres du conseil, les Camerounais de tous bords sont conquis et saluent cet engagement rarement vu chez les femmes politiques du pays.

Près de cinq mois après son incarcération, Michèle Ndoki porte toujours les traces de ses combats politiques. Les cicatrices des balles reçues le 26 janvier, et des coups de matraques encaissés lors de la marche du 27 octobre 2018 à Douala. Depuis la cellule qu’elle partage avec huit autres détenus, celle qui avait jadis refusé la nationalité française envisage d’apporter sa contribution à la résolution du conflit en zone anglophone. « Il est temps de nous battre pour faire briller à nouveau notre nation », a-t-elle annoncé sur les réseaux sociaux par le biais de ses collaborateurs. Également accusée de « rébellion en groupe », « d’hostilité contre la patrie », « d’immigration clandestine» et « d’incitation à l’insurrection », elle risque aujourd’hui la peine capitale.

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