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Cet article est issu du dossier «Le cannabis, nouvel eldorado africain»

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Politique

Maroc : la question de la légalisation de la production de cannabis de nouveau à l’ordre du jour

Des plants de cannabis dans les montagnes du Rif, au Maroc (image d'illustration).

Des plants de cannabis dans les montagnes du Rif, au Maroc (image d'illustration). © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Le conseil de la région du Nord a donné cet été son aval au lancement d'une nouvelle étude sur l'opportunité de légaliser la culture du cannabis, dont les revenus pourraient se chiffrer en centaines de millions d'euros pour cette zone d'importante production. Jeune Afrique analyse les enjeux d'une telle mesure.

Au début de l’été, le conseil de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma a voté en faveur de la commande d’une étude sur les opportunités de cultiver du cannabis dans la région. Le rapport serait confié à l’Institut scientifique de l’Université Mohammed V à Rabat, pour un coût avoisinant le million de dirhams (plus de 90 000 euros), mais le ministère de l’Intérieur doit encore donner son feu vert.

« Même les élus du PJD (parti islamiste au gouvernement à l’échelle nationale, mais dans l’opposition au sein du conseil régional) ont voté en faveur de la proposition du président de région, Ilyas El Omari », se réjouit Abdelmonaim Elbarri, figure du Parti authenticité et modernité (PAM) dans le Nord. La production de cannabis marocain est quasi exclusivement réalisée dans le Rif, dont Al Hoceima est l’une des principales villes. Selon le ministère de l’Intérieur, au moins 90 000 ménages vivent de la production de cannabis dans la région. Un certain nombre d’analystes avancent des chiffres encore plus importants.

Préoccupation électoraliste

Depuis plusieurs années déjà, dans le Nord, le cannabis n’est plus un tabou pour les partis politiques. Au contraire, il figure parmi leurs principales préoccupations électorales. Entre 2015 et 2016, en amont du scrutin législatif, deux formations bien implantées dans le Rif, le PAM et l’Istiqlal, le « plus vieux parti marocain », conservateur, avaient déjà demandé une amnistie pour les cultivateurs de cannabis, qui sont plusieurs milliers à croupir derrière les barreaux. Une demande souvent formulée par des agriculteurs lors de meetings électoraux.

Nous ne parlons que des usages thérapeutique et industriel. Le cannabis récréatif n’est pas dans la balance

Les cultivateurs sont nombreux à manquer même de documents administratifs de base. Abdelmonaim Elbarri rappelle qu’au PAM, l’idée d’un encadrement de la production n’est pas nouvelle. « Nous ne parlons que des usages thérapeutique et industriel », précise-t-il. Le cannabis récréatif n’est donc pas dans la balance.

En 2013, le PAM avait invité Chakib Khayari, militant abolitionniste rifain et ancien prisonnier, à une journée d’étude au Parlement. Ilyas El Omari, ex-secrétaire général du parti et président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, avait déjà demandé deux ans plus tard qu’une étude soit publiée – avant d’aller jusqu’à évoquer l’hypothèse de la légalisation devant le wali de Tanger. Même en interne au PJD, jusque-là fermé sur la question, les positions évoluent notablement.

Quel intérêt pour le Maroc ?

Si les décideurs politiques du nord du royaume remettent la question de la production du cannabis sur la table, c’est aussi que la situation internationale a évolué ces dernières années. De plus en plus de législateurs européens et américains ont effectivement donné leur feu vert pour l’usage du cannabis à des fins notamment médicales et thérapeutiques. Et on trouve maintenant, en vente libre dans la plupart des capitales européennes, du cannabidol dit « CBD » – dont la teneur en THC, la molécule qui permet la « défonce », est très faible. De nouveaux marchés s’ouvrent.

Le Maroc, principal producteur mondial de « kif », aux côtés du Liban et de l’Afghanistan, a-t-il intérêt à encadrer la production de cannabis ? Cela explique la démarche du président de la région : sans un certain nombre d’études, il est difficile de répondre à la question. Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale des douanes, datant de 2013, « le Maroc reste incontestablement le pays source de référence pour la résine de cannabis ».

« Au total, le revenu brut tiré de la vente de cannabis par les exploitants a été estimé à environ 3,5 milliards de dirhams (pour l’année 2005) », pointait en 2007 une étude menée par l’Agence du Nord et les Nations unies. Les chiffres varient toutefois d’une institution à l’autre, et sont souvent utilisés à des fins politiques. Certains travaux sont datés, et un important travail d’enquête reste à faire, estiment par ailleurs différents acteurs.

« Sans études de terrain, menées avec des méthodes connues par le public, on n’avancera dans aucune direction », tonne Abdellatif Adebibe, président d’une association de la région et fervent partisan de la légalisation de la production.

Quels bénéfices pour les cultivateurs ?

Les espoirs sont bien là. En mars 2019, Prohibition Partners, un cabinet fondé par Stephen Murphy, publie The African Cannabis Report, afin d’examiner les opportunités économiques de neuf marchés africains, parmi lesquels le Maroc. Selon ce document, à l’horizon 2024, le Maroc pourrait tirer 916 millions de dollars de la production de cannabis à usage récréatif, et 28 millions de celle du cannabis à usage médical.

Ce que les électeurs du Nord demandent, c’est s’ils ont intérêt à voir la culture encadrée par les autorités publiques. Une étude de l’Agence pour la promotion et le développement du Nord a déjà pointé par le passé que l’argent tiré de la production de chanvre reste « fortement concentrée chez les commerçants, spéculant en aval de cette filière. De même, elle ne profite guère en amont, d’une façon équitable, aux cultivateurs. »

Abdellatif Adebibe met en garde. Une légalisation de la culture ne signifierait pas, selon lui, une amélioration rapide des conditions de vie des paysans. Il rappelle que les trafiquants ont déjà imposé à ces derniers des plantes nouvelles, dont les caractéristiques contreviennent même aux législations les plus souples du monde sur le cannabis récréatif.

La légalisation de la consommation en toile de fond

Les blocages à une évolution de la loi et de la pratique n’émanent toutefois pas que de la classe politique marocaine, rappellent les militants de la légalisation. Prohibition Partners souligne ainsi la multiplicité des « pressions européennes et américaines pour réduire la culture du cannabis au Maroc ». L’Europe et les États-Unis ont en effet versé des dizaines de millions de dollars au cours des dernières années pour soutenir l’éradication de la production de cannabis, en concertation avec les autorités du royaume. Ces dernières assurent à l’attention de leurs partenaires étrangers qu’en dix ans, entre 2003 et 2013, l’espace consacré à la culture a largement décru, passant de 134 000 hectares à 47 000.

Abdellatif Adebibe, lui, plaide pour une culture encadrée du cannabis à des fins médicale, récréative et industrielle. Une culture « restreinte à la région productrice historique, le Rif, où elle s’accorde avec un mode de vie. Elle serait diversifiée et à destination du marché domestique avant tout. Ici, on peut même utiliser la tige de chanvre comme isolant pour le bâtiment. Je me réjouis de voir que notre demande de conduire des études soit entendue, mais il faut que les voix et le savoir-faire des habitants soient pris en compte durant sa réalisation. »

Il est rejoint par Khalid Tinasti, secrétaire exécutif de l’ONG suisse GCDP (Global Commission on Drug Policy), qui a donné son point de vue à Jeune Afrique dans le cadre d’une conférence internationale à Lisbonne sur le sujet. Pour lui, « l’Union européenne est complètement opposée à n’importe quelle ouverture au Maroc. C’est très clair, elle préfère encourager les cultures de remplacement [comme celle des oliviers, par exemple]. Le Maroc a fait des efforts, mais maintenant il faut se donner des objectifs à courts termes : des études scientifiques, et des projets pilotes. »

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