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Afrique plurielle, Afrique actuelle

Par - Dominique Mataillet
Mis à jour le 24 mai 2005 à 01:00

Le Centre Pompidou de Paris accueille à partir du 25 mai la plus grande exposition jamais consacrée en France aux créateurs du continent : 83 artistes, plus de 200 oeuvres. Époustouflant.

Les Français attendaient une manifestation de cette envergure depuis quinze ans. Depuis 1989 précisément, lorsque l’exposition Magiciens de la terre, au parc de La Villette, leur avait révélé, pour la première fois, la richesse et la diversité de la création plastique en Afrique – ainsi que dans les autres régions du Sud. Africa Remix, qui s’ouvre le 25 mai au Centre Pompidou, réunit sur plus de 2 000 m2 les oeuvres de 83 artistes africains ou d’origine africaine. Du Maghreb à l’Afrique du Sud, l’ensemble du continent est représenté, et, entre les peintures, les sculptures, les installations, les photos et la vidéo, aucun genre n’est oublié.
Avant Paris, Africa Remix a été présentée en 2004 au Museum Kunst Palast de Düsseldorf, puis, de février à avril 2005, à la Hayward Gallery de Londres. Elle sera montrée en 2006 au Mori Art Museum de Tokyo. Elle devrait enfin débarquer fin 2006 à Johannesburg, le seul endroit en Afrique disposant de l’infrastructure capable de l’accueillir.
Quel sens donner à cette profusion de styles, de thèmes, de modes d’expression ? L’exposition, justement, s’ouvre sur une installation du Marocain Mounir Fatmi intitulée Obstacles. Constituée d’un enchevêtrement de barres multicolores, l’oeuvre évoque le chemin semé d’embûches qu’il faut emprunter pour accéder à l’univers méconnu de l’art africain contemporain.
Pour guider le visiteur, les organisateurs ont divisé l’exposition en trois sections, au risque de rendre cette catégorisation arbitraire. Dans la première, intitulée « Histoire/identité », sont évoqués aussi bien les problèmes politiques et sociaux du continent que des questionnements individuels. Le Camerounais Samuel Fosso, par exemple, se met en scène dans les tenues les plus fantasques pour interpréter des figures symboliques de la société africaine. Même détournement humoristique chez Aimé Ntakiyica (originaire du Burundi), qui, posant en costume de torero ou déguisé en Tyrolien et en Écossais, parodie, lui, le folklore européen. On retrouve cette confrontation entre les cultures dans Great American Nude, où le Soudanais Hassan Musa (qui vit en France) représente Ben Laden allongé, nu, sur un drapeau américain.
Encore des drapeaux pour symboliser les interrogations sur l’identité culturelle dans les toiles de Fernando Alvim, originaire d’Angola, et dans la vidéo de la Franco-Algérienne Zoulikha Bouabdellah, qui ceint d’un tissu bleu, blanc, rouge le ventre d’une danseuse orientale.
Nombreux dans l’exposition, les Sud-Africains témoignent d’une grande recherche esthétique pour revisiter l’histoire de leur pays ou exposer ses grands problèmes actuels. William Kentridge, connu pour ses films d’animation réalisés à partir de dessins au charbon, compose dans Ubu Tells the Truth (« Ubu dit la vérité ») un univers énigmatique où les personnages semblent emportés dans un tourbillon infernal. Andries Botha utilise un alignement de bustes d’un administrateur colonial au pied d’un mur pour rappeler l’apartheid. Avec le photo-journalisme, le propos devient encore plus explicite, comme chez Guy Tillim, dont la série Kunhinga Portraits montre le dénuement de familles sud-africaines, tandis qu’à l’autre bout du continent Yto Barrada illustre la tentation de l’émigration avec une série d’images sur Tanger et le détroit de Gibraltar.
La dualité « Corps/esprit » constitue la deuxième thématique. La religion et les croyances traditionnelles ont inspiré de nombreux artistes, souvent les plus âgés de cette sélection. Plusieurs ont d’ailleurs acquis depuis de longues années la notoriété internationale. Le Béninois Cyprien Tokoudagba s’est fait connaître par ses représentations des figures du panthéon Vodoun, tandis que l’Angolais Paulo Capela, catholique fervent, installe ses « conversations avec l’Esprit saint » contre les murs. Quant à l’Ivoirien Frédéric Brully Bouabré, 82 ans, doyen de cet aréopage artistique, cela fait un demi-siècle que ses dessins au stylo à bille racontent sous forme métaphorique l’histoire du peuple bété.
Dans la même catégorie, bien que dans un style complètement différent, proche de celui des naïfs haïtiens, on retrouve le célèbre Chéri Samba. Si l’artiste de Kinshasa se prend comme modèle et sujet de ses peintures, ses autoportraits sont un prétexte pour discourir sur l’état du monde.
C’est à travers la troisième thématique, « Ville/terre », que se manifestent probablement les tendances les plus novatrices de la création africaine actuelle. L’art urbain produit toute une esthétique du bricolage et du recyclage des déchets. El Anatsui, sculpteur d’origine ghanéenne, par exemple, présente Sasa, constituée de milliers de capsules de bouteilles, alors que, dans Waiting for Bus, le Nigérian Dilomprizulike met en scène un groupe de personnages conçus à partir de vêtements et d’accessoires récupérés.
La réutilisation de matériaux usagés à des fins artistiques est parfois porteuse d’un message politique. C’est dans le cadre du projet national mozambicain « Changer les armes en socs de charrues » que Gonçalo Mabunda recycle des fusils et des pistolets en sculptures. Réalisées par la superposition de jerrycans d’essence, les colonnes « totems » du plasticien béninois Romuald Hazoumé interpellent quant à elles les sociétés pétrolières et leurs méfaits sur l’environnement.
Tandis que plusieurs photographes sud-africains, notamment David Goldblatt, fixent les paysages urbains pour en faire ressortir les contrastes architecturaux et sociaux, d’autres artistes préfèrent construire des villes imaginaires. C’est le cas, notamment, du Congolais Bodys Isek Kingelez et du Kényan Allan de Souza, dont les cités du futur promettent un destin idyllique aux habitants des mégapoles du continent.
On n’a cité ici qu’une petite partie des 83 artistes exposés à Beaubourg. Mais déjà une question se pose : pourquoi ceux-là et pas d’autres ? « Cette sélection reflète pour une bonne part la personnalité et l’expérience des organisateurs », répond Marie-Laure Bernadac, conservatrice au musée du Louvre et co-commissaire de l’exposition. Jean-Hubert Martin, ancien directeur du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie de la Porte-Dorée de Paris, aujourd’hui à la tête du Museum Kunst Palast de Düsseldorf, est resté quant à lui fidèle à l’esprit des Magiciens de la terre, dont il était le promoteur. Il défend le travail d’artistes « authentiques », vivant en Afrique, représentatifs d’un art populaire qu’incarne parfaitement un Chéri Samba. Il tenait beaucoup à ce que des créateurs reconnus comme l’Ivoirien Frédéric Brully-Bouabré et le Béninois Cyprien Tokoudagba fassent partie du lot.
Simon Njami, commissaire général de l’exposition, s’inscrit plus dans ce qu’on appelle « le fait contemporain ». Dans son choix, il a privilégié la nouvelle génération. En gros, les artistes qui ont émergé depuis les années 1990 et dont un grand nombre vivent en dehors du continent. Parmi eux, beaucoup de photographes et de vidéastes. On a plus affaire ici à un art urbain, lié aux grandes métropoles comme Lagos, Le Caire ou Johannesburg, et rendant compte des mutations d’un monde global.
Marie-Laure Bernadac, qui n’est pas africaniste mais historienne de l’art, avait une position intermédiaire. Acceptant la cohabitation de ces deux visions de l’art africain, elle était surtout attachée à des standards de qualité, afin que la manifestation soit à la hauteur de la tradition d’un grand centre international tel que Beaubourg.
Les oeuvres présentées ne donnent-elles pas une image par trop folklorique de l’Afrique ? « Au contraire, rectifie Marie-Laure Bernadac. Les artistes travaillent beaucoup sur les projections que l’Occident fait sur l’Afrique, qu’ils détournent et subvertissent. D’où ce thème récurrent de l’identité multiple, du métissage, du syncrétisme, du mélange des genres et des représentations. Certains penseront que tout cela ne fait pas africain, d’autres diront que c’est trop africain. C’est la preuve que la question de l’africanéité est au coeur du projet. »
Autre interrogation : pourquoi la peinture abstraite, si vivante dans un pays comme le Sénégal, a-t-elle été exclue de la sélection ? Pour les commissaires, ce genre n’est pas forcément représentatif de la contemporéanité. Il est porté par des artistes formés dans des écoles des beaux-arts et qui s’appliquent à perpétuer des traditions importées de l’Occident. On regrettera quand même l’absence d’artistes de la pointure de l’Ivoirien Ouattara.
L’exposition de Beaubourg arrive alors que les signes de reconnaissance de la création africaine se multiplient. On retrouve des artistes originaires du continent dans la plupart des grandes biennales, de Venise à São Paulo en passant par La Havane ou Dubaï. Aux États-Unis, certains d’entre eux, tel Wangechi Mutu, originaire du Kenya, sont complètement intégrés dans le circuit professionnel. Curieusement, la France, centre névralgique de la culture africaine dans de nombreux domaines, est ici à la traîne. À peine le Centre Pompidou possède-t-il quelques oeuvres de Brully Bouabré et de Chéri Samba. Pour le reste, les arts visuels africains restent largement ignorés, à la fois des professionnels et du public. Nul doute qu’Africa Remix contribuera à combler ce retard.

Africa Remix. L’art contemporain d’un continent,
Centre Pompidou de Paris, du 25 mai au 8 août
2005. Tous les jours, sauf le mardi, de 11 heures
à 21 heures; nocturnes les jeudis jusqu’à
23 heures.
Pour en savoir plus: www.centrepompidou.fr