Droits de l’homme

Mali : « La Minusma est consciente que la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire »

Une délégation de la Minusma Kidal avec Loubna Benhayoune à Takalout le 22 novembre 2018. © Minusma

Alors que les critiques se font de plus en plus virulentes sur l'échec de la stratégie du « tout-sécuritaire » dans la résolution de la crise au Mali, Loubna Benhayoune, en charge du programme « Stabilisation et Relèvement », assure que la mission onusienne fait des efforts sur le front de la stabilisation, mais également que « dans un contexte de guerre asymétrique » la sécurité est un préalable.

Si la stratégie de la communauté internationale au Mali est souvent accusée de se concentrer uniquement sur l’aspect sécuritaire, la Minusma ne se cantonne en fait pas aux seules actions militaires et à la sécurisation. Depuis sa mise en place, la mission onusienne compte une division « Stabilisation et Relèvement », intégrée au bureau de Mbaranga Gasarabwe, la représentante spéciale adjointe au Secrétaire général.

L’objectif de ce département ? Mobiliser et gérer les ressources pour assurer le financement de projets pour la paix et la sécurité. Ancienne cheffe du bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (UNOCHA) dans le Sud-Kivu en RDC de 2009 à 2012, puis en Mauritanie de 2012 à 2014, Loubna Benhayoune, est à la tête de cette division de la Minusma.

Loubna Benhayoune, directrice de la section stabilisation et relèvement de la Minusma. © Minusma

Jeune Afrique : Combien la Minusma alloue-t-elle à ses projets au profit des populations ?

Loubna Benhayoune : Nous gérons trois mécanismes de financement. Le premier est le financement, à travers ce que nous appelons « projets à impact rapide », dont le budget annuel est de 4 millions de dollars. Depuis le début de la mission, nous avons eu un budget total d’à peu près 20 millions. Cela a permis de réaliser 525 projets.

Le deuxième mécanisme, qui est extra-budgétaire, est le fond fiduciaire pour la paix et la sécurité au Mali, qui est alimenté par les bailleurs présents au Mali. Il sert à financer des projets qui concernent les questions sécuritaires, de soutien aux institutions gouvernementales, sécuritaires et judiciaires. Sur ce plan, nous avons mobilisé environ 80 millions de dollars depuis le début de nos interventions.

Le troisième est le fonds de consolidation de la paix des Nations unies, que nous coordonnons, mais pour lequel nous ne mobilisons pas les ressources. Celles-ci viennent directement du siège et sont destinées à des projets de plus long terme pour la consolidation de la paix, en étroite collaboration avec les agences des Nations unies qui travaillent au Mali.

Quels sont les projets de votre département dans le Nord ?

Dans le Nord, nous menons des activités de soutien à la réforme institutionnelle et constitutionnelle. Nous soutenons également l’observateur indépendant pour la mise en oeuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation, ainsi que la Commission vérité justice et réconciliation.

Nous apportons notre soutien aux forces de défense et de sécurité malienne et avons également des fonds consacrés au déminage, qui constituent un problème important dans cette partie du pays.

En plus de cela, nous menons des projets de soutien aux communauté à travers l’installation de lampadaires solaires, pour renforcer la sécurité et la cohésion sociale dans des centres urbains comme Gao, Tombouctou mais aussi dans des zones reculées. Nous avons aussi une série de projets pour sensibiliser les populations aux questions de vivre ensemble.

Pouvez-vous mesurer l’impact réel de tous ces projets ?

Certains indicateurs montrent que les choses évoluent. La mission est acceptée et des progrès ont été réalisés en matière d’État de droit, de réforme de la sécurité inclusive et consensuelle, de désarmement-démobilisation-réinsertion (DDR)…

En 2018, par exemple, la Minusma a réhabilité la piste d’atterrissage de Gao, ce qui a aussi permis le déploiement rapide et le ravitaillement des troupes dans le Nord. Nous avons également remis aux forces de sécurité et de défense malienne un camp dans la région de Mopti, ce qui a permis le redéploiement de l’armée nationale dans le cadre du plan de sécurisation intégré des régions du centre (PSIRC).

La situation sécuritaire au Mali s’est fortement dégradée ces dernières années. Avec notamment des conflits inter-communautaires, qui sont venus s’ajouter à la menace jihadiste dans le Centre. La Minusma mène-t-elle de telles actions dans ces régions ? Lesquelles ?

Nous avons toujours essayé de mener des actions à travers des projets à impact rapide dans le Centre. Mais depuis que la situation sécuritaire dans ces régions a commencé à se dégrader, et avec la résolution actuelle du Conseil de sécurité de l’ONU adoptée en juin dernier, les choses évoluent.

La première priorité de cette résolution est le soutien au Nord, dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord pour la paix et de la réconciliation.

La deuxième priorité stratégique, elle, concerne le Centre. Le Conseil de sécurité nous a clairement mandaté de nous concentrer spécifiquement sur les nouvelles dynamiques dans ces régions du centre.

La mission doit faciliter l’application d’une stratégie globale dirigée sur un plan politique par le Mali pour protéger les civils, réduire les violences communautaires et rétablir les services sociaux de base ainsi que l’autorité et la présence de l’État. Les différents projets que nous avons mené ont permis un investissement de près de 12 millions de dollars dans le Centre à travers plus d’une centaine de projets au profit de plus de 600 000 bénéficiaires.

Une délégation de la Minsma à Takalout, à une quarantaine de kilomètres au sud de Kidal. © Minusma

De plus en plus d’experts font le constat de l’échec de la réponse « tout sécuritaire » . Mais dans le même temps, les ONG craignant que les actions « humanitaires » menées par des militaires, à l’image de ce qu’a pu faire Barkhane, n’entretiennent une ambiguïté, et, au final, ne mettent en péril les actions qu’elles mènent. Prenez vous ce risque en compte ?

Je comprends tout à fait cette préoccupation. Mais nous sommes dans un contexte de guerre asymétrique. La grande problématique, dans un contexte de terrorisme et de ce qu’on commence à appeler ici le « terrorisme communautaire », est qu’on a du mal à identifier qui est qui.

On ne peut pas négliger l’aspect sécuritaire. En revanche, nous sommes parfaitement conscients à la Minusma que la réponse ne peut pas être un « tout-sécuritaire ». C’est pour cela qu’il y a beaucoup d’efforts sur le plan humanitaire et du développement local.

Mais toutes ces actions ne peuvent être réalisées s’il n’y a pas de sécurité. Il y a quelques temps de cela, les populations d’un village près de Mopti faisaient face à d’importants problèmes de santé. Nous devions intervenir, mais le village était entièrement encerclé par des assaillants. Ni les humanitaires ni les acteurs de développement ne pouvaient y avoir accès sans une action de sécurisation.

Je suis consciente qu’il y a des principes humanitaires et qu’il faut les respecter. Mais il faut comprendre que la situation est extrêmement complexe et que les communautés vivent au jour le jour et dans l’insécurité. C’est pour cela que nous travaillons avec l’État malien, afin de, d’abord, faire revenir les forces de sécurité maliennes pour la sécurisation. Les populations doivent se sentir protégées par leurs propres forces de sécurité.

Il y a une multitude d’acteurs au Mali. Comment tous ces dispositifs fonctionnent-ils ensemble ? Comment travaillez-vous avec le G5 Sahel qui a également un volet appui aux populations ?

Chaque acteur a son mandat et ses objectifs. La Minusma a des directives très claires à travers les résolutions passées par le Conseil de sécurité. Le mandat de Barkhane est lui plus axé sur l’anti-terrorisme. Je ne peux pas parler du G5 Sahel parce que nous n’avons pas vraiment un lien dans le contexte de la stabilisation, c’est-à-dire des projets que nous menons dans le département que je dirige.

Pour le reste, nous travaillons avec les partenaires du Mali depuis plusieurs années : les agences de développement, les coopérants… Nous essayons de nous coordonner le mieux possible pour nous assurer que les différentes interventions soient complémentaires et mieux rationaliser les efforts et l’utilisation des ressources.

Des machines à coudre remises à des veuves à Tombouctou. © Minusma

Que change le nouveau mandat de la Minusma dans la manière d’aborder la crise au Mali ?

Cette fois-ci, il a été très compliqué d’obtenir un consensus pour mettre en place le nouveau mandat. Il est très critique sur le manque de résultats, et fixe des délais assez serrés, qui nous obligent à faire des avancées pour la mise en œuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation. Certains membres du Conseil de sécurité s’impatientent par rapport à sa mise en oeuvre, car il y a beaucoup de retard.

En outre, il y a désormais une attention particulière accordée au Centre. Mais ce nouveau mandat n’est pas vraiment différent du précédent. Il est juste plus cadré.

Ce nouveau mandat permet-il à la Minusma d’assurer une meilleure protection des civils, qui sont de plus en plus ciblés par les violences ? 

La protection des civils a toujours été une priorité pour la mission. Mais bien sûr, étant donné que l’on enregistre de plus en plus d’attaques contre les populations civiles ces derniers mois, leur protection devient un élément encore plus important pour nous.

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