Société

Sénégal : la lutte avec frappe est-elle trop violente ?

Le lutteur sénégalais Dolf Saar, lors du tournoi de la Cedeao en 2014. © REUTERS/Luc Gnago

Sport national aux athlètes adulés, la lutte sénégalaise « avec frappe » est-elle trop violente ? Après que Modou Lô a été sacré « roi des arènes » sur un KO spectaculaire, certains professionnels regrettent surtout que l'art de la lutte traditionnelle se perde dans la surmédiatisation.

Le combat n’a pas duré 10 minutes et le K.-O. a été magistral. Les lutteurs Modou Lô et Eumeu Sène se sont disputé, le week-end dernier au stade Demba Diop de Dakar, le titre de « roi des arènes ». Une consécration remportée en un éclair par Modou Lô, qui a précipité son adversaire au sol avec une violence qui a suscité une polémique chez certains spectateurs et adeptes du sport national.

La lutte sénégalaise est-elle trop violente ? Peu de temps après le combat, une vidéo est réapparue sur les réseaux sociaux. On y voit l’intellectuel Souleymane Bachir Diagne expliquer que la lutte avec frappe, version sénégalo-sénégalaise de la lutte africaine traditionnelle, à la fois fierté et sport national, était une invention… du colon.

Aujourd’hui nous disons que c’est notre tradition. Mais les traditions se fabriquent !

Business florissant

Selon l’intellectuel, c’est effectivement àun Français, Maurice Jacquin, que l’on doit ce type de lutte, qui reprend les codes de la lutte traditionnelle en y incorporant des coups à mains nues. « C’était un colon particulièrement terrifiant, qui aimait beaucoup faire se battre entre eux les Africains, explique le philosophe. Aujourd’hui nous disons que c’est notre tradition. Mais les traditions se fabriquent ! »

Une théorie que remet en cause l’anthropologue Dominique Chevé, qui mène un travail de recherche en collaboration avec l’Institut national populaire de l’éducation populaire et du sport (INSEPS) de Dakar. « La lutte avec frappe était déjà pratiquée dans le Cayor [royaume qui a existé du XVe au XIXe dans le nord du Sénégal, NDLR] et n’a pas été inventée par les colons », rétorque-t-elle.

Lutteurs stars, primes mirobolantes dépassant la centaine de millions de FCFA… La lutte avec frappe draine beaucoup, beaucoup d’argent

Quelle qu’en soit l’origine, le sport a bien été popularisé par un certain Maurice Jacquin. Dans les années 1920, ce Français organise à Dakar des combats de lutte et, pour la première fois, fait payer l’entrée dans l’enceinte du cinéma où se déroulent les événements sportifs. Il contribue ainsi à faire de la discipline un business, qui prendra véritablement son essor à la fin du siècle.

Cent ans plus tard, le sport et l’engouement qu’il suscite ont explosé dans le pays, en partie grâce à la superstar Tyson, qui a su vendre son image et faire flamber les cachets. Lutteurs stars, primes mirobolantes dépassant la centaine de millions de FCFA… « La lutte avec frappe draine beaucoup, beaucoup d’argent », résume Dominique Chevé.

« J’attaque, je cogne, je gagne »

Et le caractère, sinon violent, du moins spectaculaire, de ces combats opposant des mastodontes, n’y est pas étranger. Le lutteur Moustapha Gueye, le « Tigre de Fass », en avait tiré son fameux slogan : « J’attaque, je cogne, je gagne ».

Le spectacle, au mépris de la protection les lutteurs ? « Faire de la lutte avec frappe, c’est comme faire de la boxe : il faut déjà apprendre à ne pas prendre de coups », observe Thierno Kâ, chargé de la discipline au sein du Conseil national de gestion de la lutte (CNG, organe national qui tient lieu de fédération). Selon la réglementation du sport, les coups sont interdits sur la nuque, en-dessous de la ceinture et sur les hommes à terre.

Faire de la lutte avec frappe, c’est comme faire la boxe : il faut déjà apprendre à ne pas prendre de coups

Le CNG a néanmoins réussi à rendre obligatoire le port du protège-dents. « Nous avons eu toutes les peines du monde à l’imposer aux lutteurs, à cause de certaines sensibilités personnelles », témoigne Thierno Ka. Difficile de faire accepter une idée de protection dans un sport empreint de mysticisme et où la popularité des lutteurs se base, aussi, sur leurs réputations de guerriers et de la puissance de leurs marabouts.

Le conseil national est allé jusqu’à créer des prototypes de gants qui ont été soumis à d’anciens lutteurs. « Ils nous ont conseillé de ne pas les utiliser », assure Thierno Ka, car les gants rendaient les prises compliquées.

Le journaliste de la 2STV Becaye Mbaye reconnaît qu’une certaine hypocrisie sous-tend cette polémique sur la « violence » de la lutte. « Ces combats ont leur audience, ils attirent le public, et font venir les promoteurs. Tout le monde a son lutteur préféré au Sénégal. Le président, les marabouts, tout le monde. »

Une ambition internationale ?

Le Sénégal organise et accueille tous les deux ans le tournoi de lutte africaine de Dakar, et participe au tournoi de la Cedeao à Niamey. Si le pays cherche à amener la lutte traditionnelle à un niveau international, la lutte avec frappe n’a pas forcément vocation à être exportée à l’étranger. « C’est difficile d’organiser ce type de combats ailleurs, dans des pays où les sponsors et le public ne sont pas au rendez-vous », explique Becaye Mbaye.

Au Sénégal, certains lutteurs gambiens ou maliens se sont essayé au sport. L’espagnol Juan Franco Espino, surnommé le « Lion blanc », a également “fait des dégâts” dans les arènes sénégalaises, selon Becaye Mbaye. « Il en a terrassé, des champions », se rappelle le journaliste. Ce cas mis à part, le monde de la lutte avec frappe reste une spécificité quasi-exclusivement sénégalaise.

Le lutteur Bombardier s'entraine à la lutte à la plage à Mbour. Il est parfois dur avec ses partenaires d'entrainement. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Un combat avait toutefois été organisé à Paris en 2013 par le promoteur Amadou Badiane. Les rêves d’exportation du sport national de certains promoteurs ne sont, pour l’instant, pas allés bien loin. « Il y a au Sénégal un public et des sponsors qui n’existent pas ailleurs », analyse Becaye Mbaye.

Dans le pays, ils ne sont toutefois qu’une poignée à avoir réussi à se faire un nom et se construire une carrière grâce à la lutte. D’autant plus qu’avec les sommes astronomiques drainées par le sport est aussi apparu le dopage.

« Les lutteurs prennent en volume, imaginant que plus ils seront costauds, plus ils percevront des cachets », dénonce Thierno Ka, qui regrette que la poésie mystique des combats de lutte traditionnelle se perde peu à peu. Face aux combats sur-médiatisés, la lutte « sans frappe » ne fait pas le poids. « À l’époque, les lutteurs le faisaient pour le plaisir de la lutte. Les athlètes qui luttaient dans les années 1960 à 1980 étaient beaucoup plus forts techniquement qu’ils ne le sont aujourd’hui. »

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