Innovation

Valérie Levkov (EDF) : « En Afrique, la solution réside dans le mix entre renouvelable et stockage »

Valérie Levkov, directrice Afrique, Moyen-Orient et Méditerranée orientale d'EDF.

Valérie Levkov, directrice Afrique, Moyen-Orient et Méditerranée orientale d'EDF. © Vincent Fournier/Jeune Afrique-REA/2016.

Entre accompagnement de start-up, prise de participation, potentiel hydraulique et mix énergétique, la directrice Afrique de l’électricien français détaille pour JA la stratégie d’EDF en matière d’innovation sur le continent.

Arrivée en 2015 à la tête de la direction dédiée à l’Afrique, au Moyen-Orient et à la Méditerranée orientale, Valérie Levkov est un pur produit EDF. Plus de trente ans de maison à des postes allant de la recherche et le développement (R&D) à la la finance, en passant par la communication interne ou encore le développement de la filière des réacteurs pressurisés européens (EPR) à l’international.

Ingénieure de formation, elle porte une attention particulière à l’innovation dans un secteur qui compte une large palette de métiers. En novembre prochain, à l’occasion du prix Pulse Africa qu’organise chaque année EDF, elle récompensera trois start-up africaines triées sur le volet parmi 536 candidates. Au-delà de l’événement, l’opération permet à l’acteur français de garder un œil sur le tissu local d’entreprises innovantes grâce au travail de veille de quatre incubateurs : le Boukarou au Cameroun, Motion au Sénégal, Impact Hub au Ghana et Energy Generation au Togo. Pour en parler, elle nous a reçu à Paris, entre deux voyages sur le terrain.

Jeune Afrique : EDF apprécie maîtriser l’ensemble de sa chaîne de valeurs. Est-ce qu’à terme, vous pourriez absorber les jeunes pousses que vous récompensez dans le cadre du prix Pulse ?

Valérie Levkov : Je n’aime pas le mot « absorber », car il ne correspond pas du tout à notre philosophie en Afrique. Prenez l’exemple du groupe ivoirien Conergies-Group dans lequel nous sommes entré au capital à hauteur de 49 %. Nous y apportons tout le savoir-faire de notre filiale Dalkia. Nous sommes donc plutôt dans des philosophies de partenariat, d’accompagnement et de transfert de compétences.

Dans quel cas de figure décidez-vous d’entrer au capital d’une société ?

En général, cela fait suite à un besoin de capital, donc nous les accompagnons aussi économiquement mais sans prendre le contrôle. Nous souhaitons seulement devenir leur partenaire stratégique industriel de long terme.

Avez-vous des activités de R&D sur le continent ?

Non. La R&D d’EDF m’accompagne sur le continent dans des niches spécifiques comme l’off-grid [hors réseau, Ndlr] où nous travaillons beaucoup sur la validation technologique de solutions. Notre R&D est la garante de la qualité des batteries et panneaux solaires produits sur place.

Nous avons noué un partenariat avec la filiale de production décentralisée d’énergie du groupe zimbabwéen Econet. »

En termes d’innovation, qu’avez-vous appris du continent ?

Dans notre première cohorte de lauréats du prix Pulse, nous avons découvert la start-up ivoirienne Lono qui fait des biodigesteurs familiaux pour de la cuisson. C’est de la technologie frugale qui répond à l’un des soucis majeurs du continent, et que nous continuons de suivre de très près.

Un des gros chantiers de l’énergie est le stockage de l’électricité dans des batteries, lorsque celle-ci est issue d’une solution renouvelable. Où en est EDF sur ce sujet ?

Le premier champ d’application est la batterie au lithium-ion pour des premiers usages domestiques comme l’éclairage, la cuisson ou la télévision. Nous le faisons en Afrique, comme en Europe et en Asie à travers l’off-grid, qui combine des panneaux solaires, une batterie et du paiement par mobile. Un deuxième volet plus ambitieux débute tout juste et cible la clientèle industrielle et commerciale avec le même type de solutions, mais à une échelle plus industrielle et pour des surfaces plus importantes. Dans ce cadre, nous avons noué un partenariat avec la filiale de production décentralisée d’énergie du groupe zimbabwéen Econet.

Le stockage le plus puissant se trouve dans les stations de transfert d’énergie par pompage (Step). »

Êtes-vous par exemple en mesure de faire fonctionner un datacenter rien qu’avec de l’énergie solaire ?

C’est l’objectif. Mais l’énergie renouvelable a pour le moment besoin de quelque chose qui puisse compenser sa fluctuation. D’où l’existence des batteries. La plupart du temps, les clients professionnels ont accès au réseau. La solution sera donc un mix entre le solaire, les batteries et le réseau. Les clients plus petits peuvent en revanche être complètement hors réseau. En Afrique, ces solutions pourraient être développées à plus grande échelle qu’en Europe.

En revanche, le stockage le plus puissant se trouve dans les stations de transfert d’énergie par pompage (Step). C’est une solution hydroélectrique que nous développons à l’origine en France et au Moyen-Orient. Le Maroc en possède une, conçue par EDF pour l’ONEE. Le reste du continent commence à s’y intéresser.

Et cela reste rentable ?

Je fais du business. Je suis en tout cas payée et motivée pour que cela le soit.

Combien cela coûte ?

Sur l’off-grid, nos offres vont de 7 à 20 euros par mois, selon le pays et l’offre. Sur les clients industriels et commerciaux, la réponse est plus compliquée car les solutions sont conçues au cas par cas, selon les besoins énergétiques, la surface à couvrir en panneaux, le revêtement du toît, etc.

À termes, l’énergie renouvelable pourrait-elle se suffire à elle-même et ne plus seulement être un compensateur de l’énergie fossile ?

Actuellement, pour un mégawattheure de renouvelable, il faut quasiment un mégawattheure en soutien, donc le mix énergétique va demeurer encore longtemps avec des besoins massifs en base, ce qui sous-entend des moyens pilotables comme le nucléaire, le gaz ou l’hydraulique. En Afrique, la base hydraulique est très importante.

Notre ingénierie hydraulique a plusieurs contrats d’appui aux gouvernements. »

À ce propos, qu’apportez-vous d’innovant dans le projet du barrage de Nachtigal, qui doit fournir un tiers de l’électricité du Cameroun ?

L’innovation n’est pas technologique. Elle se trouve dans le modèle de développement. Nous avons signé un partenariat public-privé avec le gouvernement du Cameroun pour créer un producteur d’énergie indépendant (IPP), que l’État possède à 15 %. Tous les financements sont privés. Nous avons fait appel à onze banques multilatérales et quatre locales, ce qui représente une énorme ingénierie financière pour un projet très attendu. Le barrage permet de proposer un kilowattheure pour six cents.

Quelles sont les innovations possibles sur l’hydraulique ?

Sur le continent, le principal axe de développement différenciant se trouve dans les Step. Notre ingénierie hydraulique a plusieurs contrats d’appui aux gouvernements sur des études de faisabilité, notamment au Lesotho. Globalement, du fait de leur géologie, l’Afrique australe et l’Afrique de l’Est sont les régions principalement visées.

Qu’apportez-vous à vos partenaires locaux ?

Sur l’off-grid, nous apportons nos savoir-faire d’exploitant : les processus, comment se déployer, comment recruter, former, la santé et la sécurité. Les start-ups locales sont également en lien avec notre R&D sur la durée de vie et la taille des batteries ou encore pour les tests photovoltaïques. Nous apportons enfin l’accès au financement avec notre fonds NEoT Offgrid Africa, dédié au off-grid et développé en partenariat avec Meridiam et Mitsubishi .

Travaillez-vous avec d’autres sociétés technologiques comme Siemens ou Schneider Electric ?

Oui, ils sont des fournisseurs de technologies. Le pilote de Bbox au Togo était développé avec GE et nous discutons avec Schneider ailleurs.

Combien investit EDF dans l’innovation chaque année ?

En 2018, EDF a investi 580 millions d’euros dans sa R&D, tous projets confondus. Et dans le cadre de notre plan baptisé Plan stockage électrique, directement lié à nos activités en Afrique, EDF a prévu d’investir 70 millions d’euros dans la recherche sur le stockage électrique entre 2018 et 2020.

Avez-vous des chercheurs africains dans vos équipes de R&D ?

Oui, nous avons beaucoup de thésards d’origine africaine et des binationaux.

Combien comptez-vous de partenariats sur le continent ?

Au total, nous comptons une vingtaine de partenariats sur le continent. Nos partenariats de notoriété publique sont ceux noués avec la start-up Sunculture au Kenya, dans laquelle nous avons 49 % de participation, la co-entreprise Bbox au Togo, et celle baptisée Zola Electric, que nous possédons avec l’américain Off Grid Electric et qui intervient au Ghana, au Nigeria, au Rwanda et en Tanzanie.

En Côte d’Ivoire, nous travaillons avec le groupe Sifca dans le cadre du projet de centrale biomasse, Biovéa. Nous sommes également liés à Conergies-Group pour toute l’Afrique de l’Ouest. Il existe aussi des partenariats industriels en Zambie, au Maroc et en Égypte, mais ils sont pour l’instant confidentiels.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte