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Fatimata Mbaye

Présidente de l'Association mauritanienne des droits de l'homme, cette avocate de 47 ans a choisi le droit pour être au service des « sans-droits ».

Le ministère de l’Intérieur mauritanien a annoncé le 15 mai la reconnaissance de trois organisations de défense des droits de l’homme : l’Association mauritanienne des droits de l’homme (AMDH), le Groupe de recherches et d’études pour le développement économique et social (Gerdes) et SOS-Esclaves. S’il est quelqu’un qui peut se féliciter de ce geste de décrispation de la part du pouvoir, c’est bien Me Fatimata Mbaye, qui préside l’AMDH depuis août 2003.
À 47 ans, ce bout de femme qui ne se presse pas derrière un fourneau et rivalise dans la parole avec les hommes est un phénomène à part dans le pays. Le 26 septembre 1999, elle est devenue la première africaine à recevoir le prix de Nuremberg, en Allemagne. Créée en 1995, cette distinction récompense tous les deux ans une personnalité remarquée par son combat pour le respect des droits de la personne humaine.
Unique femme du barreau mauritanien, Fatimata Mbaye dit être née pour s’opposer à toute forme de discrimination. « Je ne me vois pas comme une Noire, confie-t-elle de sa voix assurée. J’aurais pu naître blanche, jaune, mongole ou kurde. Et je me serais reconnue dans chacun de ces êtres. Pour moi, poursuit-elle, la valeur humaine est au-dessus de tout. »
Noire et femme, Fatimata Mbaye porte bien des poids sur ses frêles épaules. La société halpulaar (peule) dont elle vient est non seulement éminemment phallocratique, mais elle a connu aussi les castes et l’esclavage en plus des pratiques de l’excision et de la polygamie. Quant à la communauté maure, elle a longtemps pratiqué, sans en avoir l’exclusivité, l’esclavage sur les populations noires qui l’entourent.
Cette accumulation d’injustices heurte la jeune femme qui, âgée d’à peine 13 ans, se voit livrée à un homme de loin son aîné. « C’est là qu’on m’a volé mon enfance », murmure-t-elle. Pendant dix ans, telle une hache, elle renvoie à l’arbre sa violence. « Je ne pouvais plus voir mes amies, et mon mari m’a sommée d’arrêter mes études. Il me voulait au foyer, un point c’est tout ! » dit-elle dans une colère contenue. Lassé par ses interminables fugues, le mari cède. Elle obtient le divorce et entame des études en droit. « Ayant connu le mariage forcé, côtoyé des filles qui mouraient à la suite d’une excision, mon chemin ne pouvait être que celui-là », explique-t-elle. En 1986, un groupe d’intellectuels noirs publie le Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé. Le pamphlet tombe sur la table des chefs d’État africains réunis à la Conférence des non-alignés au Zimbabwe. Le président Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya n’apprécie pas. À son retour à Nouakchott, il ordonne l’arrestation des auteurs du brûlot. Plusieurs enseignants et étudiants sont incarcérés.
Des grèves sont organisées, à l’instigation de l’Union des étudiants mauritaniens stagiaires, pour demander leur libération. Nouvelle répression. Premier séjour en prison pour Fatimata Mbaye, qui écope de six mois fermes pour distribution illégale de tracts. Transférée à la prison de Beyla, réservée aux femmes, elle découvre l’univers des maisons d’arrêt. En plus des rudes corvées, les détenues doivent se plier aux pulsions de leurs geôliers. Une fois hors des murs, elle dénonce ces dramatiques abus.
Mais le moment charnière de sa vie reste les événements de 1989. Cette année-là, un banal incident qui oppose des paysans à la frontière des deux pays mène la Mauritanie et le Sénégal au bord de l’affrontement. Prises de panique, les autorités rapatrient leurs ressortissants de part et d’autre après des journées d’horreur.
Si elle a choisi de faire le droit, ne cesse de répéter Me Fatimata Mbaye, c’est pour être au service des « sans-droits ». Elle se met à la disposition des rescapés et prend en charge le « Comité des veuves », constitué des femmes de militaires et de civils tués entre 1989 et 1994. Ses prestations sont bénévoles. Membre fondateur de l’association SOS-Esclaves, elle parle au nom de tous les opprimés. Ce qui lui vaut, en février 1998, un nouveau séjour en prison, après la diffusion en France d’un documentaire sur les séquelles de l’esclavage en Mauritanie.
Pour Me Fatimata Mbaye, la décision du gouvernement de reconnaître l’AMDH, le Gerdes et SOS-Esclaves, pour appréciable qu’elle soit, n’est pas suffisante. « Des dizaines d’autres organisations attendent de pouvoir agir légalement dans le pays. Et elles sont loin d’oeuvrer pour sa destruction. »

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