Santé

Lutte contre le paludisme : l’artemisia, aux racines de la controverse

Un test de paludisme sur une patiente à Zanzibar, en Tanzanie, en 2006. © Creative Commons / Flickr / USAID

Le chercheur congolais Jérôme Munyangi affirme avoir été « persécuté » en RDC pour avoir fait la promotion de l'artemisia comme traitement contre le paludisme. Au-delà des déboires du jeune homme dans son pays, c'est la violence de la controverse autour de cette plante qui resurgit à nouveau.

« La presse présente toujours cette histoire comme David contre Goliath. Mais ce n’est pas ce dont il est question ici », clarifie d’emblée Jérôme Munyangi, entre deux gorgées d’un café qu’il déguste sereinement attablé dans un établissement parisien, en cet après-midi du 17 juillet. Arrivé un mois plus tôt dans la capitale française dans des circonstances rocambolesques, le chercheur congolais de 35 ans a entamé une procédure de demande d’asile auprès des autorités françaises. Il se dit « persécuté » dans son pays en raison de sa promotion de l’artemisia – une plante – comme traitement alternatif contre le paludisme.

Tout commence après la sortie, en janvier 2019, du documentaire « Malaria business : les laboratoires contre la médecine naturelle ? », dans lequel le médecin chercheur fait la promotion des bienfaits de la plante. Alors qu’il est présent à Kinshasa pour une table ronde sur le sujet, Jérôme Munyangi est arrêté une première fois par la police dans la nuit du 1er mars.

Menaces

Il est accusé par un Congolais de lui devoir plusieurs milliers de dollars dans une affaire de dépôt pharmaceutique. Une accusation « sans base légale », selon son avocat, qui préfère cependant ne pas donner plus de détails sur une affaire en cours. Le chercheur passe trois nuits en prison, et assure avoir subi des tortures. À peine relâché, il est de nouveau arrêté le 16 mars, la police craignant qu’il quitte le territoire avant le jugement.

Interrogé sur l’arrestation de Jérôme Munyangi le 1er mars à Kinshasa, le colonel Pierrot Mwanamputu, porte-parole de la police nationale, explique que « le registre d’écrou du sous-commissariat le plus proche de son hôtel ne mentionne rien sur cette affaire à cette date ».

Des organisations de défense des droits de l’homme affirment au contraire que des menaces pesaient effectivement à l’encontre de Jérôme Munyangi. « Il y a plus de 8 mois de cela, nous avons été saisis sur le cas du docteur Munyangi. Notre antenne en RDC a vérifié qu’il y avait vraiment des menaces contre lui, puis nous lui avons prodigué des conseils. Il a été traduit en justice pour rien », assure Paul Nsapu, secrétaire général adjoint de la FIDH, contacté par Jeune Afrique. 

De la Centrafrique à la France

Une fois libéré, le jeune chercheur quitte alors la RDC pour la Centrafrique. Avec le soutien, en France, de l’association La maison de l’Artemisia – dont il est employé depuis 2016 et de celui du député français Stéphane Demilly, il reçoit de l’ambassade de France en Centrafrique un visa lui permettant de déposer une demande d’asile à son arrivée Paris.

Aujourd’hui, celui qui a fait des études de médecine à Kinshasa compte mettre à profit son passage en France pour reprendre une formation dans le domaine médical. « Je ne me bats pas contre les laboratoires pharmaceutiques, mais pour que tout le monde ait accès à des soins de qualité », explique-t-il.

« Tenir compte de notre héritage médicinal »

Pour lui, l’artemisia est une solution idéale pour combattre le fléau du paludisme, une maladie qui a tué 435 000 personnes en 2017, dont 93 % en Afrique, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « 95% des médicaments en Afrique sont importés. Nous devons mettre fin à cette dépendance en nous tournant vers des méthodes accessibles et naturelles. Nous devons tenir compte de notre héritage médicinal », assène le chercheur.

L’artémisinine, une des molécules de l’artemisia, est une substance utilisée dans les ACT (pour « Artemisinin-based combination therapy »), des combinaisons médicamenteuses antipaludiques. Sauf que, si la communauté scientifique reconnaît bien l’efficacité de cette molécule, celle-ci n’est présente que dans l’artemisia annua, la variété chinoise de la plante. Les recherches de la Chinoise Youyou Tu sur l’espèce chinoise lui ont d’ailleurs valu le prix Nobel de médecine en 2015.

Problème, l’espèce africaine, l’artemisia afra, n’en contient pas. Surtout, la communauté scientifique s’accorde sur un point : l’artémisinine est surtout recommandée en combinaison avec d’autres substances. La monothérapie prônée par les défenseurs de l’artemisia pourrait causer le développement de résistances, empêchant alors tout traitement ultérieur.

Malgré ces mises en garde de la communauté scientifique, les défenseurs de la plante n’en démordent pas, et continuent de prêcher les bienfaits de l’artemisia, qu’il s’agisse de la variété chinoise ou africaine, et donc dans ce dernier cas, sans artémisinine.

Après un essai clinique mené en RDC sur 957 personnes, réalisé sous la direction de Jérôme Munyangi par La maison de l’Artemisia, l’association assure ainsi être parvenue à un taux de guérison de 99,5% grâce à un traitement à base de tisane d’artemisia de la variété chinoise et africaine.

La publication des résultats de cette étude a provoqué un tollé dans la communauté scientifique, en particulier en France. Dans un communiqué publié en février 2019, l’académie française de médecine a ainsi mis en garde contre des « recommandations scientifiquement incertaines et irresponsables pour l’utilisation de cette phytothérapie, dangereuse pour l’avenir de la lutte antipaludique. »

« Attirer l’attention des chercheurs »

Contacté par Jeune Afrique, Paul-Henri Consigny, médecin et responsable au sein du centre médical de l’Institut Pasteur, émet « des réserves importantes au plan scientifique, méthodologique mais aussi éthique. » « Il n’est pas absolument pas éthique de tester sur des personnes des substances qui n’ont jamais été évaluées », explique-t-il. « Et même si l’amélioration de l’état de santé du patient peut être rapide, nous assistons par la suite à une rechute dans les 4 semaines suivantes », insiste le chercheur.

Paul-Henri Consigny s’inquiète par ailleurs de constater des accès de paludisme, parfois graves, parmi des voyageurs de retour d’Afrique ayant pris de la tisane d’artemisia en prévention. « Il n’existe aucune documentation probante d’efficacité curative significative de l’artemisia en tisane ou sous une autre forme phytothérapeutique. Il est par conséquent parfaitement criminel de promouvoir un produit « naturel » en alléguant d’une efficacité, sous prétexte de répondre à une demande très en vogue d’écotourisme responsable et promouvant une agriculture locale, même si ce dernier point est bien sûr louable dans l’absolu », alerte le chercheur.

Toutefois, Paul-Henri Consigny concède : « Jérôme Munyangi soulève de bonnes questions. Mais il propose de très mauvaises réponses. » « Les faux médicaments constituent un vrai problème en Afrique. La création de Maisons de l’artemisia en Afrique est une conséquence de la défaillance du système de soins. »

« J’entends toutes les critiques formulées », répond Jérôme Munyangi. « Mais notre étude a été menée en RDC, en respectant la législation congolaise. L’objectif n’était pas d’homologuer un médicament, encore moins destiné aux touristes, mais d’attirer l’attention des chercheurs sur le potentiel de cette plante. » Quelle que soit l’issue qui sera donnée à la demande d’asile en France du chercheur Congolais, une chose est sûre : la controverse autour de l’artemisia a de beaux jours devant elle.

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