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L’énigme Konan Banny

Par - François Soudan
Mis à jour le 23 mai 2005 à 01:00

« Ecoutez, deux choses sont sûres en ce qui me concerne : la première est que je ne vais pas passer toute ma vie à la BCEAO et la seconde est que je ferai un jour partie de ceux qui changeront l’Afrique. Pour le reste, si je décide de franchir le Rubicon, vous le saurez. » Dans son bureau gouvernoral de Dakar, loin de la frénésie parisienne qui, le même jour, entourait la proclamation du pacte de l’opposition ivoirienne, Charles Konan Banny n’en dira pas plus sur la question qui agite le tout-Abidjan des politiciens et des chancelleries : sera-t-il, ou non, candidat à l’élection présidentielle prévue en théorie pour le mois d’octobre 2005 ? Si le gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest campe pour l’instant sur les rives du fleuve fatidique, ses partenaires, eux, n’ont aucun doute sur ce qui le tenaille. « Il en a très, très envie », assure un haut fonctionnaire français familier du dossier ivoirien, « mais il ne sortira du bois qu’avec la certitude de ne pas subir un échec cinglant ». Membre influent du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et conseiller-sherpa d’Henri Konan Bédié, Noël Nemin est plus précis : « Banny en rêve, mais il n’ira pas au finish, ce serait mauvais pour lui. » Proche d’Alassane Ouattara, Ali Coulibaly renvoie la balle dans le camp de ses nouveaux camarades du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) : « L’éventualité de sa candidature concerne le PDCI, qui est sa famille naturelle, ce n’est pas notre affaire. » Quant au principal intéressé, Henri Konan Bédié lui-même, interrogé en marge de la Conférence du 18 mai, il feint l’étonnement : « Pourquoi me posez-vous cette question ? S’il veut être candidat ce n’est ni mon problème ni celui du parti que je préside, c’est le sien ! »
Entre fausse indifférence et préoccupations secrètes, l’hypothèse d’une entrée en lice de Charles Konan Banny est prise très au sérieux, notamment dans l’entourage de Bédié, où l’on craint de voir le gouverneur lancer une véritable OPA sur le PDCI. Sur le terrain ivoirien en effet, cela ressemble fort à la chronique d’une candidature annoncée. Depuis la fin de 2004, des dizaines de clubs et d’associations ont brusquement fleuri, qui tous réclament, voire exigent, la candidature de « CKB ». Des « Filleuls de Banny » aux « Amazones de Yamoussoukro », en passant par la « Coordination nationale de la jeunesse pour Charles Konan Banny », le Copad-Europe, le Club Djiguiya, des organisations de femmes et d’enseignants, etc., c’est une véritable génération spontanée de « bannystes » qui est apparue sous la houlette de cadres du PDCI en quasi-rupture de ban comme Brigitte Kané, Louis Kouakou Abounouan ou Jean-Philippe Kouamé. Encouragé, aidé, voire discrètement sollicité par l’intéressé lui-même, ce mouvement, dont l’ampleur reste pour l’instant très limité par rapport aux « machines » que sont les trois grands partis (PDCI, RDR, FPI), n’est évidemment pas destiné à conquérir le pouvoir, mais à tester la popularité de Konan Banny et à fragiliser l’équipe Bédié. Si le gouverneur se tait, ses partisans ne se gênent pas en effet pour fustiger l’ancien président : « Bédié est le plus grand torpilleur du parti », dit ainsi Louis Abounouan, vice-président des jeunes du PDCI. Il a combattu Houphouët étant étudiant et, à sa mort, il a tenté de déshouphouétiser le pays. » À leurs yeux, le véritable héritier d’Houphouët n’est autre que Charles Konan Banny : « Un monsieur sans problème, assure Charles Boni, membre du grand conseil du PDCI. Un homme de consensus au-dessus de la mêlée, seul à même d’incarner l’alternative politique que le pays attend. »
Campé sur son devoir de réserve, « CKB » se garde pour l’instant de toute déclaration intempestive. Mais tout de même : que pense-t-il de ceux qui le pressent de se présenter ou, à tout le moins, d’être candidat à la candidature au sein du PDCI ? « J’observe, j’écoute, je ne suis pas indifférent, confie-t-il. C’est plutôt encourageant, mais ce n’est pas suffisant. Il faut d’abord que les Ivoiriens se réconcilient. » Autant dire que le gouverneur hésite encore, à mi-chemin entre le désir et la crainte, conscient du fait qu’un bon profil ne fait pas forcément une bonne candidature. Ambitieux, très au fait de sa valeur, fortuné, Charles Konan Banny a derrière lui une riche carrière de gestionnaire rigoureux et d’économiste doué. Entré à la BCEAO il y a vingt-neuf ans, ce diplômé de l’Essec à Paris en a grimpé toutes les marches avant de succéder à Alassane Ouattara au poste de gouverneur par intérim, puis de gouverneur plein en janvier 1994. Aujourd’hui, à 62 ans, alors que son mandat expire le 31 décembre prochain, il assure avoir « d’autres chantiers à bâtir », en Côte d’Ivoire par exemple, et pense posséder pour cela quelques cartes maîtresses. La compétence bien sûr, une posture d’homme du recours, l’onction post-mortem d’Houphouët – sa famille, baoulée de Yamoussoukro, revendique une parenté directe avec celle du Vieux -, un frère aîné, Jean, baron historique et respecté du PDCI, une épouse originaire du Nord, un demi-frère dont la mère est bétée et, surtout, assure-t-il, le fait de ne pas avoir été mêlé au « gâchis ivoirien » de ces dix dernières années. En outre, Charles Konan Banny affirme entretenir de bons rapports avec les trois principales figures de la vie politique ivoirienne que sont Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. La réalité, sur ce dernier point, est certes plus complexe : son rapprochement avec Gbagbo est récent, sa relation avec Ouattara, qu’il connaît depuis trente ans et qui a le même âge que lui, ne relève en aucun cas de la complicité, quant à Bédié – dont il dit sobrement : « C’est mon grand frère » – il va de soi que si amitié il y eut, elle appartient désormais au passé. Seule singularité de Banny – et elle est de taille -, il n’a jamais publiquement critiqué l’un de ces trois hommes. Sur ce plan au moins, la discrétion que lui impose son poste de gouverneur « offshore » a eu raison de son franc-parler.
Voilà pour les atouts, donc. Examinons les handicaps. Le premier saute aux yeux : si la famille naturelle de cet héritier d’Houphouët est bien le PDCI, lui-même n’en est pas membre. « J’ai été encarté au parti et je ne le suis plus pour une raison très simple, dit-il, c’était incompatible avec ma fonction de gouverneur d’une banque centrale régionale. » Certes, mais comment imaginer faire campagne hors d’une structure partisane, sauf à la prendre d’assaut ou à créer en son sein une scission significative ? Charles Konan Banny a des amis et des relais dans les instances dirigeantes du PDCI, mais déboulonner le « sphinx de Daoukro » – Bédié – quasi adoubé comme candidat par Thabo Mbeki et qui vient d’engager en grande pompe l’essentiel de son parti dans une alliance de l’opposition est une autre affaire. Lui qui n’a jamais été un « ivoiritaire » et pour qui « l’houphouétisme, ce n’est pas l’exclusion mais l’acceptation de l’autre » pense à l’évidence incarner la forme authentique, originelle, d’un PDCI que ses partisans jugent « dévoyé ». Il n’est d’ailleurs pas mécontent d’inquiéter les caciques, et peut-être Bédié lui-même, en laissant planer au-dessus de leurs têtes l’épée de Damoclès de sa candidature : « Je leur fais peur et alors ? Ce parti aurait-il pour vocation d’être dirigé par des lavettes ? » Un coup de gueule qui est aussi, quelque part, un aveu d’impuissance…
Car si Charles Konan Banny ne parvient pas à conquérir tout ou partie du PDCI, il ne lui reste, s’il veut être candidat, guère d’autre choix que de se présenter en dehors de la matrice du parti. Une hypothèse risquée, qui donnerait corps aux rumeurs d’un « accord secret » Gbagbo-Banny dont est friande la classe politique abidjanaise. Le scénario serait le suivant : Konan Banny se présente et ôte suffisamment de voix à Bédié pour que ce dernier soit exclu du second tour. Gbagbo se retrouve donc face à Ouattara, bénéficie du report d’une partie des électeurs de Bédié ainsi que de ceux de Banny et se fait élire. En échange, si l’on peut dire, Laurent Gbagbo nomme Charles Konan Banny Premier ministre et lui « laisse la place » à l’issue de son second mandat, en 2010… Séduisant, on l’imagine, pour l’entourage de Gbagbo, cet échafaudage se heurte à un écueil majeur : la très haute opinion que l’intéressé a de lui-même. Quand on l’interroge sur ce point, « CKB » a presque un haut-le-coeur : « Je suis moi, je ne suis le sous-marin de personne, martèle-t-il, excédé. C’est mal me connaître que de croire que ma personnalité s’accommoderait de ce genre de navigation en eaux troubles. » Puis il ajoute, en guise de fermeture de ban : « D’ailleurs, j’ai trois ans de plus que Laurent Gbagbo ; c’est mon petit frère… » Difficile pour l’instant d’aller plus loin dans l’analyse des stratégies ivoiriennes du gouverneur tant qu’il ne sera pas décidé à franchir le Rubicon, mais difficile aussi d’imaginer qu’il ne le fasse point, tant les alternatives qui s’offrent à lui désormais paraissent peu enthousiasmantes. Rempiler à la tête de la BCEAO ? « J’en aurais le droit, dit-il, mais je ne ferai pas campagne pour cela, question de dignité » – on sent, au vrai, que cette hypothèse l’ennuie, d’autant que ce type de reconduction n’est jamais assuré. Rentrer en Côte d’Ivoire sans y jouer un rôle politique de premier plan, voire suprême ? « Et pourquoi pas ? Je suis un grand producteur de noix de cola, vingt-cinq hectares plantés : de quoi occuper mes journées. » Effectivement. Mais il faudrait pour cela que l’ambition, la seule maîtresse, dit-on, dont un homme ne se lasse jamais, ait déserté l’âme du gouverneur. En d’autres termes : que Charles Konan Banny ne soit pas Charles Konan Banny.