Justice

Gambie – Baba Hydara : « Nous avons toujours su que Jammeh avait commandité l’assassinat de mon père »

Deyda Hydara et son épouse Maria, en 1989. © DR / Famille Hydara / RSF

Alors que les témoignages accablant d'anciens responsables gambiens se succèdent sur les exactions commises sous le règne de Yahya Jammeh, un dossier emblématique a refait surface : celui du meurtre du journaliste Deyda Hydara, en 2004. Son fils, Baba Hydara, espère aujourd'hui que « justice sera enfin rendue ».

Le 16 décembre 2004, Deyda Hydara est abattu alors qu’il est au volant de sa voiture, avec deux collaborateurs de The Point, le journal que le journaliste gambien a fondé au début des années 1990. Au fil des ans, cet assassinat est devenu l’un des dossiers emblématiques de l’ère Yahya Jammeh en Gambie, et Deyda Hydara, qui multipliait les articles critiques à l’égard du régime, l’une des icônes de l’opposition en exil jusqu’à la chute du maître de Banjul, en janvier 2017.

Quinze ans après les faits, devant la Commission vérité et réconciliation, le lieutenant Malick Jatta a avoué avoir tiré sur le journaliste, mettant également en cause deux autres « Junglers », ces soldats aux ordres directs de Jammeh. Surtout, il a affirmé avoir reçu le lendemain du meurtre une « enveloppe de dollars », récompense pour son forfait qui lui aurait été remise par « un grand homme ». Poussé par l’un des membres de la Commission à se faire plus précis, l’ancien « Junglers » en détention depuis le 8 février 2017 lâche : « Pour moi c’était évident, cela venait de Yahya Jammeh ».

Une accusation de plus visant directement l’ancien président gambien, actuellement en exil en Guinée équatoriale, qui vient s’ajouter à une longue liste de méfaits qui lui sont déjà attribués, des assassinats de migrants en passant par les détentions arbitraires, disparitions forcées et assassinats commandités. Et même des viols.

Si ces aveux ne surprennent pas Baba Hydara, le fils du journaliste gambien assassiné en 2004, il n’en espère pas moins qu’ils permettront, à terme, de conduire l’ancien président gambien devant un tribunal, qu’il soit gambien ou international.

Jeune Afrique : Comment avez-vous réagi lorsque les militaires ont avoué avoir assassiné votre père, lundi 22 juillet, devant la Commission vérité et réconciliation ?

Baba Hydara : Cet aveu n’est pas une surprise, mais une confirmation que ma famille et moi attendions depuis une dizaine d’années. Nous avons toujours su que Yahya Jammeh avait commandité l’assassinat de mon père, ce soir du 16 juin 2004. Mais il n’en a pas moins été douloureux pour nous d’entendre ces mots dans la bouche de Malick Jatta. Nous avions l’impression de revivre ce drame qui nous a frappé il y a quinze ans.

Pourquoi êtes-vous persuadé que l’assassinat de votre père a été commandité par Yahya Jammeh ?

Mon père était comme un poison pour le régime, dont Yahya Jammeh cherchait à se débarrasser. Leurs relations se sont détériorées après le coup d’État de juillet 1994, qui a permis à Jammeh d’accéder au pouvoir. Il a isolé le pays et l’a plongé dans un chaos total. Il devenait de plus en plus difficile pour la communauté internationale de savoir ce qu’il se passait en Gambie. Mon père, qui était le fondateur du journal The Point, qui était également journaliste pour l’Agence française presse (AFP) et correspondant de Reporter sans frontières (RSF) dans le pays relayait tout ce qu’il s’y passait.

Yahya Jammeh, gouvernait de manière autoritaire, en commettant de nombreuses exactions. Il ne voulait pas cela se sache au niveau international. Maintenant qu’il n’est plus au pouvoir, avec l’aide de la Commission, vérité et réconciliation et d’autres ONG, le monde apprend un peu plus chaque jour la réalité des atrocités commises par ce dictateur. Les viols récemment révélés par Human Watch Rights, grâce aux témoignages de celles qui ont été surnommées « Protocol girls », en sont un exemple.

Le dernier meeting du président Yahya Jammeh, en novembre 2016 à Banjul (Gambie) © Jerome Delay – AP / SIPA

Un jour, Jammeh fera une erreur. Il se rendra là où il ne devrait pas. Ce jour-là, il se fera arrêter

La Commission vérité et réconciliation, créée en 2017, a libéré la parole. De nombreux aveux y ont été entendus. Pensez-vous que le travail de cette commission débouchera sur quelque chose de concret ? 

Evidemment que je crois en l’efficacité de la Commission. Elle redonne de l’espoir à de nombreuses victimes et familles de victimes. Justice sera enfin rendue, j’en suis persuadé. Depuis sa création, nombreux sont ceux qui ont fait des aveux, ont apporté des réponses importantes sur des questions que nous nous posions jusqu’ici sur des événements qui se sont déroulés durant les 22 ans de dictature de Yahya Jammeh.

Avec cette commission, commence le processus de guérison pour de nombreuses victimes et celle-ci est cruciale. Quant à la phase juridique, tous les accusés seront jugés. Le gouvernement est d’ailleurs actifs à ce propos. Il a lancé de nombreux mandats d’arrêts contre des hommes forts du pouvoir de Jammeh. Parmi eux figure notamment Ousman Sonko, qui a été ministre de l’Intérieur et est détenu depuis 2017 en Suisse.

Vous réclamez que Yayha Jammeh soit traduit en justice. Selon vous, doit-il être jugé par un tribunal gambien ou par la Cour pénale internationale (CPI) ?

Pour l’instant, nous sommes dans la première phase de cette Commission. Mais étant données les révélations qui se succèdent à propos de l’ancien président, il est évident que nous allons très vite nous diriger vers la question purement juridique. Il faut que justice soit faite.

Yahya Jammeh est actuellement en exil en Guinée équatoriale. Nous sommes évidemment conscients que son cas sera ardu, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la CPI nous avait dit que la Gambie n’a pas les infrastructures nécessaires pour le juger. Aujourd’hui cependant, face aux révélations, le pays a la volonté d’aller de l’avant en développant ses institutions judiciaires. Ensuite, puisqu’il est reclus à Malabo, il sera évidemment difficile de l’arrêter, même sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

Mais nous ne perdons pas espoir. Nous continuons à négocier et à faire pression. Un jour, il fera une erreur. Il se rendra là où il ne devrait pas. Ce jour-là, il se fera arrêter.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte