Société

Meurtre de Mamoudou Barry : en Guinée, ses proches pleurent un homme de convictions

Mamoudou Barry (5e en partant de la gauche), entouré de ses camarades de la promotion Sékouba Konaté, en 2010.

Mamoudou Barry (5e en partant de la gauche), entouré de ses camarades de la promotion Sékouba Konaté, en 2010. © Photo : Diawo Barry

Mamoudou Barry, l’enseignant-chercheur tué à Rouen peu avant la finale de la Coupe d’Afrique des nations, était étudiant entre 2008 et 2010 à l’Université Lansana Conté de Sonfonia, à Conakry. Enseignants, étudiants et amis qui l’ont côtoyé peignent de lui un portrait d'homme engagé, ouvert et respectueux des autres.

Mamoudou Barry était un homme de convictions. Un homme engagé, mais qui, toujours, respectait son « adversaire » dans le débat d’idées. Ses amitiés politiques, il n’en faisait pas mystère. Un jour de 2010, alors que nous faisions route ensemble, étudants revenant de nos cours à l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia, il l’avait proclamé, sans une once d’hésitation : « Je ne suis pas militant, mais oui, je suis un adepte de l’UFDG », l’Union des forces démocratiques de Guinée, de Cellou Dalein Diallo.

Cette même année, il avait décroché sa licence de Droit, « promotion Sékouba Konaté », du nom de l’ancien président par intérim de la junte militaire qui s’était emparée du pouvoir à la mort de Lansana Conté, le 22 décembre 2008. Les débats politiques étaient alors âpres entre les quelque 500 étudiants de la faculté de sciences politiques et juridiques, entre étudiants militants des différents prétendants à la succession de la junte militaire.

Fidèle en amitié, malgré les divergences politiques

Des étudiants cherchent la lumière sous un lampadaire pour réviser, en 2007 à Conakry.

Des étudiants cherchent la lumière sous un lampadaire pour réviser, en 2007 à Conakry. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Mamoudou Barry, pro-Cellou Dalein Diallo convaincu, croisait régulièrement le fer avec Samouka Bérété, militant du candidat Alpha Condé, actuellement au pouvoir. Une rivalité politique qui n’a pas empêché les deux étudiants de nouer une amitié fidèle, travaillant notamment de concert à l’organisation des festivités de fin de cycle de la promotion.

Depuis, ils étaient restés en lien, malgré les bisbilles et aléas politiques. « Après les études, on est resté très lié. Tous les jours, on échangeait sur la politique, via Messenger. Il ne se fâchait jamais, malgré mes taquineries. Il avait une qualité exceptionnelle dans ses relations interpersonnelles : le respect de l’autre », raconte Samouka Bérété.

« Désormais, on ne rigolera plus ensemble sur Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo », lâche cet ami de toujours, qui salue en Mamoudou Barry un chercheur « motivé par l’amélioration de la situation dans notre pays ». La preuve ? « Il en a fait sa spécialisation. Sa thèse avait clairement pour objectif d’identifier les problèmes dans la collecte des recettes issues des mines, pour trouver des solutions », explique Samouka Bérété.

Si sur le plan politique il aimait les duels d’idées avec Samouka Bérété, c’est avec Bachir Touré qu’il avait noué une amitié « scientifique » au cours de leurs deux premières années d’étude en commun. Après la spécialisation Mamoudou Barry était sorti major en droit des affaires, quand Bachir Touré s’imposait en droit international. Cela ne les a pas empêché de conserver des liens serrés.

Après une brève carrière d’enseignant au sein de l’Université de Sonfonia, les deux ont poursuivi leurs études en France. « Il y a quelques semaines, Mamoudou m’a appelé pour me demander où en était l’évolution de mon projet d’études. On a échangé, et on se disait, ensemble, qu’à l’avenir, les défis sont en Afrique, raison pour laquelle il a d’ailleurs fait sa thèse sur une thématique portant sur le continent ».

Un chercheur rigoureux et humble

L'universitaire guinéen Mamoudou Barry, agressé vendredi 19 juillet dans la banlieue de Rouen.

L'universitaire guinéen Mamoudou Barry, agressé vendredi 19 juillet dans la banlieue de Rouen. © DR

Quand le jury est entré en délibération, on n’a pas hésité un instant à lui donner la meilleure mention, très honorable

C’est d’ailleurs avec brio qu’il a soutenu cette thèse – Politiques fiscales et douanières en matière d’investissements étrangers en Afrique francophone : le cas du secteur des ressources naturelles extractives -, témoigne le professeur de droit public Togba Maurice Zogbélémou qui, après avoir eu Mamoudou Barry comme étudiant en Guinée, était membre du jury et codirecteur de sa thèse. Il dresse le portrait d’un chercheur à la fois humble et rigoureux.

« Il y a quatre ans il m’a demandé de codirigé sa thèse avec Carine Brière (Enseignante à l’université de droit de Rouen, NDLR). Son sujet avait des aspects de droit public et nécessitait la présence d’un connaisseur des réalités africaines », rapporte le Pr. Togba Maurice Zogbélémou. « Parfois, il y a des doctorants très têtus. Lui, au contraire, lorsqu’on lui faisait des observations, il les intégrait. Je me souviens de la dernière fois que l’on a travaillé ensemble, en juin 2018. Nous nous étions retrouvés à Créteil (en région parisienne). Il avait plus de 200 pages déjà rédigées… Mais je lui ai dit qu’il fallait que nous revoyons le plan ensemble. On y a passé toute une journée. À la fin, il m’a dit : “Professeur, je vois enfin clairement dans quelle direction je dois travailler.” »

Un an plus tard, le 27 juin dernier, sa soutenance fut largement saluée. « C’était un garçon très ouvert aux échanges. Les deux rapporteurs de thèse n’ont pas tari d’éloges sur lui. Il a fait preuve d’une humilité telle que le jury était ému. Quand le jury est entré en délibération, on n’a pas hésité un instant à lui donner la meilleure mention, très honorable », raconte le Pr. Togba Maurice Zogbélémou, qui ne parvient pas à se faire à l’idée que « un mois après, ce garçon s’en aille de façon si tragique ».

Projet de retour en Guinée

Parallèlement à ses études universitaires en Guinée, Mamoudou Barry était directeur d’une école privée à Conakry. Il s’était alors fait remarqué par Ismaël Baldé, ancien chef département de droit privé à l’université de Sonfonia, également enseignant en droit de la presse, auprès duquel il était particulièrement assidu.

« Il me suivait, même quand je donnais le cours hors de l’université. Je lui accordais 15 à 20 minutes d’exposé, sur un thème préparé à l’avance. Et par la suite, je lui ai confié quelques cours. Il était très apprécié des étudiants, qui aimaient sa simplicité, la qualité de ses interventions et le respect qu’il vouait à chacun d’entre-eux. Jamais je ne l’ai entendu tutoyer un étudiant. »

Après avoir été officiellement homologué comme assistant, Mamoudou Barry a cependant voulu continuer sa route, et aller en France pour poursuivre ses études. « Il y est allé à ses frais », raconte Ismaël Baldé. Sa thèse en poche, Mamoudou Barry comptait rentrer en Guinée. Un projet qu’il préparait avec Madiou Barry, un de ses très proches amis, qui l’attendait chez lui, le soir de l’agression mortelle dont il a été victime.

« J’avais sa demande d’inscription au barreau de Guinée avec moi. Ses projets étaient d’aller à l’agrégation, de continuer à enseigner, tout en exerçant le métier d’avocat », rapporte Madiou Barry, qui devait être son associé au sein du cabinet d’avocats que les deux hommes projetaient de mettre sur pied à Conakry. « Il avait tant à apporter. J’espère que son meurtrier sera sévèrement puni », glisse Ismaël Baldé.

Originaire de Timbo, Mamoudou, 31 ans, ne rentrera pas dans son pays. Il laisse une veuve et une orpheline âgée de deux ans et demi.

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